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Fondateurs de Cîteaux 2010

N-D d’Acey, 26 janvier 2010

 

Solennité des Saints Fondateurs de Cîteaux - 2010

 

Siracide 44, 1.10-15           Hébreux 11, 1-2.8-17           Jean 15, 9-17                    Homélie de P. Jean-Marc

 

Le jésuite Michel de Certeau disait que la vie religieuse comporte deux éléments complémentaires: un geste et un lieu.

1) Le geste, c’est un départ.

Dans la 2ème lecture tirée de la Lettre aux Hébreux nous entendions : « Abraham obéit à l’appel de Dieu. Il partit vers un pays qui devait lui être donné comme héritage. Il partit sans savoir où il allait. » Et dans un des documents primitifs qui nous relatent l’aventure des Fondateurs de Cîteaux on peut lire que “L’an de l’Incarnation du Seigneur 1098, 21 moines ayant à leur tête leur Père Abbé Robert, quittent leur monastère de Molesme et s’efforcent de réaliser ce qu’ils ont conçu d’un commun accord sous l’action de l’Esprit Saint.” (Exorde de Cîteaux I, 6)

Le geste, c’est un départ. Il faut partir ! Voilà le geste fondamental et fondateur de toute vie religieuse. Départ qui signifie qu’il faut quitter. Quitter, selon la parole de Jésus : “maison, frères, sœurs, mère, père, enfants et terre...” (Mc 10, 29). Remarquez que cette exigence de départ, de rupture, est déjà présente au tout début de la Bible, dès la création du premier couple : « l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme. »

Il faut partir, et ce n’est jamais fini ! Partir comme Abraham ; partir comme les Apôtres ; partir comme nos Pères en la vie cistercienne. Geste de départ qui consiste à passer un seuil et à tenir ce geste même comme un mode de vie, comme ce qui devra être incessamment refait demain, après-demain, et chaque jour jusqu’au terme de notre vie. Mais attention, il ne s’agit pas d’invitation à un voyage touristique où l’on se distrairait sans que rien ne change réellement en nous. Il faut partir “à cause du Christ et de l’Evangile” pour quitter non seulement son petit univers et ses pauvres richesses, mais se quitter soi‑même... et c’est cela le plus difficile ! C’est même, au dire de Jésus, impossible. Impossible “pour les hommes, mais pas pour Dieu, car tout est possible à Dieu.” (Mc 10, 27)

2) Le lieu. (2ème élément dont parlait Michel de Certeau)

Ce lieu est d’abord géographique, repérable : « Abraham vint séjourner comme étranger dans la Terre promise. C’est dans un campement qu’il vivait, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers de la même promesse que lui ... » (Heb 11, 9)

De leur côté nos Pères : « après bien des labeurs et de très grandes difficultés, vinrent s’établir à Cîteaux, alors lieu d’horreur et de vaste solitude. Mais les soldats du Christ estimaient que l’âpreté du lieu s’accordait bien avec l’austérité du projet qu’ils avaient conçu. Ce lieu qu’ils considéraient vraiment préparé par Dieu à leur intention. » (Exorde de Cîteaux I, 7-8)

Comme Abraham, les premiers cisterciens vivent dans le provisoire. Ils font leur ces propos de la lettre aux Hébreux : « Ils affirmaient que sur la terre ils n’étaient que des étrangers et des voyageurs... car ils aspiraient à une autre terre , ils attendaient une autre cité : celle dont Dieu est le bâtisseur et l’architecte . » Tout croyant – donc chacun de nous – à la suite d’Abraham et des premiers disciples de Jésus, devrait se considérer comme un étranger et un voyageur. Et le moine, pour se rappeler à lui-même cette exigence et pour la rappeler à tous, en fait le vœu : vœu de conversion de vie. Même si le lieu où le moine habite est solidement construit et existe depuis plusieurs siècles, il n’est en réalité que provisoire, transitoire. Il n’est que le signe, le symbole, d’une réalité plus profonde et plus fondamentale : la communion. Le lieu où tout moine séjourne est certes le monastère, maison de pierre, mais c’est bien davantage la communauté, édifice spirituel, où chaque frère s’engage par le vœu de stabilité à en devenir une pierre vivante, un membre actif. C’est à partir de là que l’on comprend que le geste et le lieu sont complémentaires, qu’ils sont inséparables, qu’ils ne sont qu’une seule et même réalité. Chaque départ change, élargit, renouvelle le lieu. Ce lieu qui reste la référence et l’enjeu d’une aventure qui n’appartient qu’à Dieu : « Je vous ai choisis et établis pour que vous partiez et que vous donniez beaucoup de fruits… » (Jn 15, 16)

On ne part jamais seul. Le départ et le voyage ne sont possibles qu’ensemble, dans une pratique communautaire. Le départ ne devient effectif, réel, que dans le vis à vis, dans l’échange et le partage, dans l’écoute et le service. On peut donc dire que les autres sont nos véritables “voyages” puisqu’ils nous bousculent, nous dérangent, nous décapent et, de ce fait, nous obligent à sortir de nous-mêmes, à nous quitter. La vie communautaire – tout comme d’ailleurs le mariage et la vie de famille – est un lieu qui pousse sans cesse au voyage. En d’autres termes, l’autre (le frère, le conjoint, l’enfant) est celui par qui l’Autre (le Seigneur) nous arrive. Les anciens aimaient à dire : « Tu vois ton frère, tu vois ton Dieu ! »

Reste à dire ce qui fonde et soutient le départ, mais aussi ce qui fonde et stabilise le lieu. La réponse se dit en un mot : la foi. « Grâce à la foi, Abraham vint séjourner comme étranger dans la Terre promise... Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge fut rendue capable d’avoir une descendance parce qu’elle avait pensé que Dieu serait fidèle à sa promesse. » Grâce à la foi les premiers disciples de Jésus acceptèrent de tout quitter pour le suivre. Grâce à la foi, nos premiers Pères en la vie cistercienne s’engagèrent dans une aventure qui, à vues humaines, n’avait guère d’avenir.

Tous ils ont osé ! Ils ont osé entendre la parole que le Seigneur leur adressait. Ils ont osé y répondre en engageant toute leur vie. Ils ont osé, car ils ont cru en la fidélité du Seigneur, en son amour indéfectible... Alors, Frères, nous aussi qui sommes conviés à la même aventure dans notre vie de tous les jours et tous les jours de notre vie, osons faire confiance au Seigneur : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. » (Jn 15, 9)

 

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