Homélies du Jeudi Saint et de la Vigile Pascale 2018 par Dom Jean-Marc

Notre-Dame d’Acey, le 29 mars 2018

 

Eucharistie du Jeudi Saint 2018 – Année B

 

Exode 12, 1-8.11-14          I Corinthiens 11, 23-26             Jean 13, 1-15                  Homélie de P. Jean-Marc

 

« Quand tu célébreras la Pâque, et que ton fils te demandera ce que signifie ce rite, tu lui diras… », lisons-nous dans le Livre de l’Exode.

À nous aussi, Frères et Sœurs, il est demandé de rendre raison de notre foi et de dire ce que signifie pour nous cette célébration de la Sainte Cène, c’est-à-dire le Repas du Seigneur.

Nous savons bien que l’Évangile de Saint Jean, qui nous est donné de méditer ce soir, ne dit rien de l’institution de l’Eucharistie tandis que les autres évangélistes la relatent en introduction à la Passion de Jésus, et Saint Paul en fait mémoire dans la deuxième lecture : « Moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce il le rompit, et dit : “Ceci est mon corps qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi”. »

Mais Saint Paul ne fait pas que rappeler l’événement. Il nous en donne le sens et nous dit quel impact il a dans nos propres vies  : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. »

Nous, pèlerins de la foi, qui sommes le Peuple de Dieu en chemin d’exode à la suite de Jésus, nous ne pouvons vivre sans Eucharistie, sans ce Pain dont Jésus nous dit qu’il est « son corps livré pour nous » et sans ce vin qui est « le Sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, versé pour nous et pour la multitude. »

Mais ce que nous proclamons ainsi en chaque eucharistie peut malheureusement, sous le poids de l’habitude et des traditions, devenir un rite formel qui n’irrigue pas, ou plus, nos vies de baptisés.

Alors, afin d’entrer dans la juste compréhension de ce qu’il nous est donné de vivre en chaque eucharistie, il nous faut nous placer dans la lumière du “Lavement des pieds” que Saint Jean nous relate. C’est cette scène qui nous évite de demeurer simple “consommateur” de la messe et nous maintient sur la bonne orbite.

Le geste bouleversant que Jésus accomplit en se mettant à genoux (comme un esclave) devant ses disciples pour leur laver les pieds, est dans la même ligne, la même logique et la même cohérence que ce qu’il accomplit en instituant son Eucharistie: « Ceci est mon corps livré… ceci est mon sang versé »

Corps livré et sang versé de notre Maître et Seigneur qui abandonne toute prétention à dominer et à être servi. Ce que Judas n’a pu comprendre et accepter. Celui-ci avait certainement été séduit par le rayonnement de Jésus et sa puissance de thaumaturge, puisqu’il était devenu l’un des Douze, l’un de ses intimes, mais il n’a pu accepter d’entendre Jésus briser ses rêves de réussite et de grandeur lorsque celui-ci annonça à plusieurs reprises son chemin d’humiliation, de souffrances et de mort.

Voyez, Frères et Sœurs, jusque dans quels abîmes l’Eucharistie, « le Repas de l’Amour de Jésus »,  nous plonge ? Il nous fait participants (au sens fort de « qui à part ») au don de Jésus, à son sacrifice.

Aussi, chaque fois que nous venons communier, l’« Amen » que nous disons n’exprime pas seulement notre foi en la présence réelle du Christ dans le pain et le vin devenus son Corps et son Sang. Notre « Amen » exprime notre adhésion à ce que Jésus a vécu dans sa Passion, et notre volonté de communier à la même logique d’amour, de vivre la même démarche de don de soi jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême. En avons-nous réellement conscience ?…

L’Eucharistie “c’est dangereux !”, car elle nous entraîne dans une démarche de vérité et de don de nous-mêmes sans savoir jusqu’où cela nous mènera. Elle nous provoque à faire à notre tour comme Jésus a fait pour nous : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Un exemple… et, bien plus qu’un exemple : un témoignage brûlant qui nous saisit de l’intérieur et nous pousse à la suite de Jésus ‑ et par fidélité envers Lui ‑ à donner notre vie pour nos frères.

« Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »  Cette parole du Christ est souvent traduite par : « donner sa vie pour ses amis. » Mais ce serait trahir l’enseignement de Jésus que de restreindre notre amour au cercle de nos seuls amis. « Donner sa vie pour ceux qu’on aime », c’est en fait donner sa vie pour tous, puisque l’amour, de par sa nature même, ne peut exclure personne. Jésus ira jusqu’à dire : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux. »

Je repense ici aux mots très forts  du P. Christian de Chergé, Prieur du Monastère de l’Atlas en Algérie, lors de son homélie du Jeudi saint 1994. Il avait déjà l’intuition de sa mort prochaine. Il disait à ses frères moines : « Nous venons de l’entendre : ‘Ayant aimé les siens, Jésus les aima tous, jusqu’à la fin, jusqu’à 1’extrême…’, l’extrême de lui-même, l’extrême de l’autre, l’extrême de l’homme, de tout homme, même de cet homme‑là qui, tout à l’heure va sortir dans la nuit après avoir reçu la bouchée de pain, les pieds encore tout frais d’avoir été lavés. Le témoignage de Jésus jusqu’à la mort, son martyre, est martyre d’amour, de l’amour pour l’homme, pour tous les hommes, même pour les voleurs, même pour les assassins et les bourreaux, ceux qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous traiter en animal de boucherie, ou à vous torturer à mort. » Quelques semaines plus tôt, Christian, évoquant dans son testament son probable assassin, osait lui donner le nom d’« ami de la dernière minute » Et il concluait par ce souhait digne de la folie d’amour de Jésus son Seigneur : « Qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. »

Face aux exigences de l’Amour, nous nous sentons évidemment bien petits, tellement fragiles et vulnérables, bien indignes et incapables d’aimer en vérité. Mais, grâce à Dieu, nous ne sommes pas livrés à nos seules capacités, à notre seule bonne volonté. Le Christ Jésus, à chaque Eucharistie, en devenant pour nous nourriture et boisson, nous transfuse son Esprit‑Saint, son Esprit d’Amour.

 * * *

N-D d’Acey, nuit du 31 mars au 1er avril 2018

 

Homélie de la Vigile Pascale 2018

 

Marc 16, 1-7                                                                                                      (P. Jean-Marc)

 

De grand matin, le premier jour de la semaine, alors que l’interdiction de toute activité durant le Sabbat est levée, les femmes vont pouvoir accomplir leur travail funèbre envers celui qui a été précipitamment déposé dans le tombeau le plus proche.

Elles ont tout organisé, tout prévu pour embaumer et assurer les derniers soins au corps supplicié. Leur unique souci : l’énorme pierre qui barre l’entrée du sépulcre, trop lourde pour leurs propres forces.

Mais voilà que, contre toute attente et toute logique, elles vont de surprise en surprise : l’entrée du tombeau est dégagée ; dans le tombeau, elles se trouvent nez à nez avec un jeune homme tout de blanc vêtu ; et elles entendent de sa bouche l’invraisemblable nouvelle : « Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié ? Il est ressuscité : il n’est pas ici. (…) Allez dire à ses disciples et à Pierre : il vous précède en Galilée. Là vous le verrez, comme il vous l’a dit. »

Ici, je voudrais faire une petite parenthèse : je regrette beaucoup que dans la dernière édition du lectionnaire liturgique on ait supprimé le verset qui traditionnellement concluait cet Evangile de la Résurrection chez Saint Marc. Je vous le cite : « Les femmes sortirent et s’enfuirent du tombeau parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. »

Peut-être a-t-on pensé que de telles réactions de la part de ces femmes risquaient de choquer les auditeurs, alors qu’elles auraient dû être bouleversées de joie à l’annonce de la Résurrection de Jésus.

Mais leur comportement est bien compréhensible quand on pense qu’après avoir subi de plein fouet le traumatisme de la passion et de la mort sur la croix de leur bien-aimé Maître et Seigneur, elles se sont trouvées confrontées à la présence un mystérieux messager céleste dont le message était loin d’être évident pour elles.

Voyez-vous, la Résurrection du Christ n’était certainement pas quelque chose de facilement intégrable pour les premiers disciples malgré les annonces que Jésus en avait faites. Et cela ne reste pas plus facile pour nous aujourd’hui, même après 20 siècles de christianisme, et d’innombrables prédications et des multitudes d’ouvrages d’exégèse et de théologie. La preuve en est qu’en France une forte majorité de ceux qui se disent chrétiens ne croient pas en la résurrection.

A moins de voir dans les récits évangéliques de la Résurrection un scénario inventé de toutes pièces par les premiers chrétiens – comme on les en a d’ailleurs accusé – ces récits montrent combien les disciples de Jésus ont eu du mal à adhérer au témoignage de celles et ceux à qui Jésus était apparu.

Car, à bien y réfléchir, la Résurrection de Jésus est un événement tellement hors de nos catégories mentales et de nos représentations que l’on ne peut y adhérer que dans une démarche de foi. Foi dans le témoignage des Ecritures et des premiers témoins que l’Église nous transmet et nous permet d’interpréter de manière juste. Mais notre foi en cette Bonne Nouvelle de Jésus ressuscité ne peut parvenir à sa pleine maturité et s’épanouir en nous que si nous avons une relation réelle, personnelle avec le Christ Jésus.

J’ai envie de dire de manière un peu provocante que ce n’est pas la Résurrection de Jésus qui fonde ma foi de chrétien, mais que c’est ma foi en Jésus, c’est-à-dire une confiance en lui enracinée au plus profond de mon être, que je crois qu’il est ressuscité.

Car si Jésus est bien pour moi le Fils bien-aimé du Père ; s’il est Celui qui a les Paroles de la Vie éternelle ; s’il est (comme il le dit lui-même) « le Chemin, la Vérité et la Vie », comment douter que Dieu son Père ne l’ai arraché à l’emprise de la mort.

C’est bien d’ailleurs ce que l’apôtre Saint Pierre proclamait publiquement avec les mots du psaume : « Tu n’a pu abandonner ton Bien-aimé à la mort, ni laisser ton Ami voir la corruption. »

Frères et Sœurs, ne cessons pas d’ouvrir nos vies à la Vie de Jésus ressuscité. Il n’a pas de désir plus intense que de nous configurer à lui par son Esprit Saint et de nous entraîner avec lui vers la lumière et la paix définitive du Royaume des Cieux.

Voilà pourquoi, même (et surtout) si nous sommes en ce moment dans la tristesse et la souffrance, ne cessons pas de proclamer :

« Christ est ressuscité ! Vraiment, il est ressuscité ! Alléluia ! »