Homélies de Noël 2018 par Dom Jean-Marc

Abbaye d’Acey, mardi 25 décembre 2018

Messe de la Nuit de Noël 2018

 

Isaïe 9, 1-6               Tite 2, 11-14                 Luc 2, 1-14                                           Homélie de P. Jean-Marc

 

« Les bergers repartirent ; ils glorifiaient et louaient Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu. » Et nous, Frères et Sœurs ?… Serons-nous de ceux qui vont glorifier et louer Dieu pour tout ce qu’ils ont entendu et vu en cette fête de Noël alors qu’il faut bien constater que Noël aujourd’hui, dans nos pays dits “de chrétienté”, est tellement galvaudé que pour la plupart de nos contemporains il est devenu comme le symbole de la société de consommation. Et puis, comme vient de l’exprimer un évêque, à propos du contexte actuel de notre pays : « J’éprouve une blessure profonde devant une France qui semble ne plus vouloir vivre ensemble, devant les Français qui refusent d’être solidaires les uns avec les autres. »

Il serait cependant injuste de ne pas reconnaître aussi, malgré toutes les comportements égoïstes ou haineux, malgré les récupérations folkloriques et commerciales qui en défigurent le vrai message, que la fête de Noël ne cesse, par son mystérieux rayonnement, de toucher les cœurs des hommes et des femmes de bonne volonté, et de susciter – en particulier durant cette nuit – de merveilleux actes d’accueil et de partage.

Qu’évoque donc Noël pour nous chrétiens ?… Je ne dois pas me tromper beaucoup en citant en vrac des termes comme : naissance, enfance, pauvreté, accueil, joie, paix, lumière, amour… Des notes simples, presque banales, mais qui forment la trame des lectures bibliques que nous venons d’entendre et qui, tissées les unes aux autres, nous introduisent dans la prodigieuse aventure de la Nativité du Seigneur Jésus.

Parmi elles j’en retiens surtout quatre :

  • Lumière : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière… » – « Des bergers passaient la nuit dans les champs […] la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. »
  • Naissance : « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné. » – « Vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »
  • Paix : « Son nom est proclamé : Prince-de-la-Paix » – « Ainsi la paix sera sans fin » – « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime. »
  • Joie : « Voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple. » – « Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse. »

Lumière – Naissance – Paix – Joie : voilà bien les notes qui caractérisent l’événement majeur de notre histoire humaine. En l’enfant de Marie, né à Bethléem, Dieu lui-même nous visite. Mais parler de “visite” est trop faible car c’est laisser entendre un possible départ du visiteur. Disons plutôt : en l’enfant né de Marie, c’est Dieu lui-même qui épouse notre histoire et s’unit à notre condition humaine. Jésus, notre Frère et notre Sauveur est l’Emmanuel annoncé par les prophètes dont le nom signifie « Dieu-avec-nous » Oui, Dieu-avec-nous-pour-toujours !

Voilà la foi que l’Église, depuis 20 siècles, affirme haut et fort contre vents et marées. Beaucoup de chrétiens, pour n’avoir pas transigé là-dessus, ont subi persécutions et martyre.

« L’Un de la Trinité s’est fait l’un de nous pour que l’homme devienne Dieu » disaient les grands théologiens des premiers siècles. Cela signifie qu’il n’y a désormais plus de frontière entre le Ciel et la terre, entre le Dieu transcendant, inaccessible, et notre humanité. Voilà notre espérance et notre émerveillement : « Béni sois-tu, Père du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout-petits. »

En l’Enfant de la crèche, que les gens importants et sérieux ne prennent guère au sérieux, les petits et les pauvres, par contre, reconnaissent le signe indélébile de la Bienveillance de Dieu : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, chantent les anges, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ! » Littéralement : “aux hommes de sa bienveillance”. Bienveillance de Dieu pour tout être humain quel qu’il soit ! Bienveillance dont personne ne doit se croire exclu.

Désormais, au plus profond de ce monde ténébreux, brille une lumière certes minuscule, mais qui se perçoit d’autant plus que l’obscurité est intense. Le Verbe, dira Saint-Jean, est “la Lumière du monde”. « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres n’ont pu l’étouffer. »

Je trouve beau le rite juif de la lumière lors de l’ouverture du Shabbat : on met ses mains devant les yeux et l’on ferme les yeux quelques instants pour mieux percevoir ensuite la nouveauté et la force de la lumière. Le monde est alors comme renouvelé par un regard neuf. À Noël il devrait en être de même pour chacun d’entre nous. Devant la crèche, fermons donc nos yeux pour les rouvrir sur la nouveauté que Dieu nous offre en Jésus né de Marie.

Il ne s’agit pas d’opérer un tour de passe-passe, mais de rompre avec l’habitude, avec le trop connu qui ne permet plus de percevoir l’Essentiel. Car vous le savez bien, comme le disait le Petit Prince, « l’Essentiel est invisible à nos yeux de chair. On ne voit bien qu’avec le cœur. » Sous l’opacité du visible il nous faut découvrir la lumineuse beauté de l’invisible nouveauté que Dieu nous offre en son Fils Jésus-Christ. « La grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. » affirmait Saint Paul dans la seconde lecture. Un tel avènement ne nous préserve en rien des épreuves et des souffrances de l’existence, mais nous introduit au secret du bonheur de celui qui est venu prendre sur lui tous nos fardeaux pour, en retour, nous partager sa Paix et sa Joie.

À Noël, par les mains de Marie nous recevons de Dieu notre Père le plus précieux des dons. Ne nous contentons donc pas de le regarder à distance, comme on regarde les vitrines de Noël. Allons à lui !… Ouvrons-lui toutes grandes les portes de notre vie afin qu’il y établisse sa demeure. Et Jésus sera alors vraiment notre Lumière, notre Paix, notre Joie.

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Messe du Jour de Noël 2018

 

Isaïe 52, 7‑10             Hébreux 1, 1‑6                Jean 1, 1‑18                                           Homélie de P. Jean-Marc

 

 

Cette nuit, nous entendions le récit de la naissance de Jésus que St Luc nous a transmis dans son Evangile.

Ce récit très imagé n’a cessé, depuis des siècles, d’inspirer les artistes (sculpteurs, peintres, musiciens, écrivains, comédiens) et de nourrir la piété de générations de croyants. Pensons à nos crèches sans lesquelles Noël ne serait pas Noël. Lorsque François d’Assise eut l’idée géniale de créer la première crèche, c’était afin de parler au cœur et à l’imagination de gens tout simples et de leur faciliter ainsi l’accès à l’essentiel de ce qui est célébré à Noël.

Par contre, le Prologue de l’Evangile de St Jean qui vient de nous être proclamé nous place sur un tout autre registre : là, il n’y a plus l’enfant et sa mère ; plus de bergers avec leurs troupeaux ; plus d’anges chantant à pleine voix leurs hymnes de louange ; plus de ciel embrasé de lumière céleste.

Le Prologue de St Jean est austère, ses mots sont abstraits : Verbe ; volonté charnelle ; grâce et vérité. C’est un texte difficile à comprendre mais qui, si nous faisons l’effort de nous mettre à son écoute et de le laisser résonner longuement en nous, peut nous ouvrir des horizons insoupçonnés et nous conduire jusqu’à des profondeurs insondables. Mais n’oublions surtout pas que cela n’a rien à voir avec l’effort cérébral de qui cherche à résoudre un problème mathématique. La Parole de Dieu que nous méditons ne peut jamais être un simple objet d’étude soumis à notre bon vouloir, c’est bien plutôt elle qui nous travaille et nous soumet à son jugement.

Le Prologue nous donne à percevoir quelque chose de l’Ineffable de Dieu – ce que nous appelons son “Mystère”. Mystère, non pas au sens d’impossible à comprendre, mais au sens de réalité qui dépasse de toute part nos perceptions et nos capacités intellectuelles. Mystère qui, loin d’être réservé à une élite, ne se rend accessible qu’aux cœurs simples et libres : « Je te bénis, Père, d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout-petits. » (Mt 11, 25)

Notre Evangile s’ouvre par ces mots : « Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu… » Ce “““commencement” fait référence bien sûr au commencement des siècles lorsque Dieu, par sa Parole puissante, créa l’univers. Commencement au-delà de tout commencement, hors de nos catégories d’espace et de temps : « Le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe  était Dieu (…) Par lui, tout s’est fait, et rien de ce qui fait ne s’est fait sans lui. » Révélation bouleversante qui nous introduits dans l’intimité même de Dieu-Trinité, en cet abîme où le Père et le Fils, de toute éternité, ne font qu’un dans l’Amour de l’Esprit-Saint. Communion d’amour qui loin d’être fermée sur elle-même ne cesse au contraire de se communiquer : « Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique. »  Le Bx Charles de Foucauld affirmait que : “l’amour ne se conçoit pas sans un désir impérieux de ressemblance”. En disant cela, il pensait à nous tous les baptisés qui ne pouvons aimer Dieu en vérité sans chercher à vivre comme le Christ. Mais la réciproque est également vraie : si Dieu nous aime il ne peut pas ne pas aller jusqu’à partager le tout de nos existences.

Ainsi pouvons-nous également entendre ce “““commencement” du Prologue de St Jean comme le début de la proclamation de l’Evangile : en Jésus de Nazareth, c’est Dieu lui-même qui vient partager intégralement notre condition humaine : il prend visage d’homme et marche sur nos chemins ; il entre en dialogue avec nous et se laisse toucher. Proximité inouïe que l’apôtre St Jean nous exprime dans sa 1ère Lettre avec des mots d’une rare intensité : « Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, et nous rendons témoignage. »

“Contempler” n’a ici rien à voir avec la démarche esthétique de qui admire un splendide paysage ou une œuvre de maître. La contemplation, au sens biblique, c’est la plus haute activité humaine : elle est communion, cœur à cœur avec Dieu, adhésion amoureuse. Car Dieu n’est pas extérieur à nous. Il est au dedans de nous-mêmes, c’est là qu’il nous faut le trouver.

Noël, fête de lumière et de beauté, fête émouvante qui suscite la joie, l’accueil de l’autre et le partage, l’esprit de pauvreté et d’émerveillement. Mais elle est plus que cela. Elle nous provoque à “co-naître” l’Emmanuel, Dieu-avec-nous, c’est-à-dire à “naître avec” lui : « À tous ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, Jésus-Christ leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. »

De commencement en commencement, nous voilà donc invités à nous mettre en route, à accueillir dans la confiance l’inimaginable de l’Amour de Dieu pour nous et à nous rendre disponible à sa grâce. L’auteur mystique du “Nuage de l’inconnaissance” aimait à dire : « Offre-toi comme un tout, et tout entier pour Dieu et pour les hommes. (…) Demeure en repos dans cette union amoureuse reçue de la Miséricorde de Jésus par ton adhésion amoureuse. C’est toi qu’il veut… Contente-toi de le regarder et de le laisser faire. » 

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