Homélie de P. Jean-Marc pour la Messe de la Nuit de Noël 2019

Abbaye d’Acey, mercredi 25 décembre 2019                                                          

Messe de la Nuit de Noël 2019

Isaïe 9, 1-6                 Tite 2, 11-14              Luc 2, 1-14                                                 Homélie de P. Jean-Marc

Noël, une naissance ! Mais des naissances, il y en a des milliers chaque nuit de par le monde ! Alors, la naissance de l’enfant de Marie, qu’a‑t‑el­le donc d’extraordinaire pour qu’elle demeure une grande lumière pour nos existences  ?

Rien à vues humaines ! Un couple en transit, une femme qui accouche dans un abri de fortune… pas de quoi faire un scénario pour film à succès ! Et pourtant, plus de 20 siècles après l’événement, non seulement on en parle encore, mais une multitude d’artistes y ont puisé le meilleur de leur inspiration, et des générations d’hommes et de femmes ont trouvé auprès de l’Enfant de Bethléem une source pour leur foi et une force pour leurs engagements de croyants. Je pense à ce fameux Noël de l’année 1886 qui sera une date décisive aussi bien  pour Thérèse de Lisieux que pour Paul Claudel ! Ce dernier confessait à un ami : « Ce qui m’a changé, en 86, ce n’est pas une révélation dans le tonnerre, c’est un baiser, le mystérieux baiser qu’un Enfant est venu – je l’ai senti, je l’ai physiquement senti ! – poser sur ma honte et mon délaissement. »

Ce nouveau-né aurait-il donc des pouvoirs d’extra-terrestre  ?… À parcourir les écrits dits apocryphes (cette littérature foisonnante des premiers siècles chrétiens) on pourrait le croire, eux qui, sous prétexte que l’Enfant est d’origine divine, font allégrement l’impasse sur son humanité et, contre toute vraisemblance, lui font accomplir les prodiges les plus extravagants.

Par contraste, on ne peut qu’admirer la discrétion et la sobriété des Evangiles. Il est vrai qu’ils ne cherchent pas à faire œuvre d’édification pieuse ou d’apologie, mais ils nous transmettent la Bonne Nouvelle du salut de Dieu en Jésus-Christ. Et si St Luc, crée une ambiance d’émerveillement avec l’entrée en scène d’anges innombrables sur fond de grandes lumières, ce ne sont pas ces phénomènes hors du commun qui rendent cette nuit sainte et merveilleuse. C’est l’Enfant lui-même, dans sa simplicité et même sa banalité : « Vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une man­geoire ! » Il importe donc de reconnaître et contempler en cet Enfant le don que Dieu nous fait : « La grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. » (Tite 2, 11)

Une grâce qui n’a rien de triomphante ni d’écrasante puisqu’elle se présente à nous sous les traits d’un tout-petit. Une grâce qui n’évoque ni jugement ni condamnation mais nous parle de miséricorde et de pardon. Rappelez-vous les mots de St Paul à Tite : « Jésus Christ s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien. » (Tite 2, 14) 

Mais proclamer cela c’est se confronter à une redoutable question : “Comment peut-on prétendre que Noël est la naissance du Prince de la Paix et l’avènement d’un règne de justice, de réconciliation et de paix  ?… Depuis que Jésus est né, qu’y-a-t-il donc de radicalement changé  ? ”

C’est vrai ! Depuis que Dieu est entré dans notre histoire, notre condition humaine n’est pas plus facile. Le monde demeure toujours soumis au mal sous toutes ses formes (certains diront qu’il l’est plus que jamais !). C’est le règne des puissants et des injustes qui écrasent les petits et les pauvres. Marie et Joseph n’attendront pas longtemps pour devoir fuir avec l’Enfant que le roi Hérode cherche à éliminer, tandis que des innocents sont massacrés. Et Jésus lui-même, plus tard, avertira ses disciples qu’à vouloir aimer comme lui, ils subiront comme lui la haine, la persécution et la mort.   

Et, cependant avec Noël tout a changé puisque notre monde est désormais habité par l’Amour. En Jésus, le Fils bien-aimé du Père, Dieu-Amour a pris visage d’homme. Il a suivi nos routes, partagé nos épreuves et nos drames jusqu’à la mort librement consentie par amour pour nous. Et, le 3ème jour, il a surgi du tombeau pour entraîner toute l’humanité réconciliée en son Royaume.

Noël, mystère d’amour et de communion au cœur de nos existences. Mystère qui ne peut être accueilli qu’avec humilité, mais surtout avec une immense confiance. Noël, ça ne change rien pour ceux qui ne comptent que sur leur intelligence et leurs richesses. Mais ça change tout pour qui se rend disponible à cette présence de l’Enfant né de Marie et qui consent à se laisser transformer par lui.

C’est lui,nous disait St Paul, “qui nous apprend à rejeter le péché et les passions d’ici-bas pour vivre dans le monde présent” (Tite 2, 12) en hommes et femmes debout, en artisans de justice et de paix, en témoins d’espérance.

Un tel apprentissage n’est en rien extérieur à nous, mais il se réalise au plus intime de notre être. « Ce n’est plus moi qui vis, s’écriera St Paul, c’est Christ qui vit en moi. » (Gal 2, 20) Il nous faut donc fixer notre regard sur lui, prêter une oreille attentive à sa parole, invoquer sans cesse son Nom. Ce Nom, au dessus de tout nom, qui seul pardonne, guérit et nous sauve.

Alors, voyez-vous, si Noël est la fête de la Naissance de Jésus, elle est aussi la fête de notre propre naissance. Par la grâce de Celui qui est “Dieu avec nous pour toujours”, nous naissons à la vie nouvelle des enfants du Royaume. Nous devenons fils dans le Fils. Voilà pourquoi nous pouvons laisser éclater notre émerveillement et notre joie en chantant avec les anges et les saints qui nous précèdent sur les chemin du Royaume : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu’il aime. » (Lc 2, 14)

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