Homélie de Dom Godefroy pour le Mercredi des Cendres 2020

Convertissez vous et croyez  à l’Evangile… Ces mots qui accompagneront dans un instant l’imposition des cendres, marquent symboliquement l’entrée en Carême ; dans ce temps de grâce, ce temps favorable que Dieu nous donne. L’Eglise pour revenir à son Seigneur, reprend les mots qu’elle a reçus de Lui, les mots de la première annonce, « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » qui ne cessent de convoquer, constituer, l’Eglise. La con-vocation (le prophète Joël en 1ère lecture) noue les dimensions personnelle et communautaire, ecclésiale : elle interpelle ma conscience, mais solidairement aux autres, et engage à répondre ensemble, à co-rrespondre. Ce temps nous est donné comme un sacrement du temps « ordinaire » : un temps pour faire, retrouver, vivifier, ce que nous avons négligé, oublié, perdu, dans l’usure des jours. Saint Benoît nous dit avec réalisme dans sa Règle que nous sommes incapables de vivre l’exigence de conversion, l’observance de Carême, à longueur d’année : notre élan s’épuise vite, nous manquons de souffle !, alors il faut qu’un temps nous soit donné pour secouer l’engourdissement, l’affadissement. Nous savons que la conversio (conversion en latin) n’est pas l’affaire d’un instant, mais est un dynamisme, pour nous moines, un vœu ; elle est une conversatio, toujours à trois pôles (Dieu, l’autre, et moi), sans cesse reprise, un combat.

Il y a bien une note de deuil, de douloureuse pénitence, de componction (le cœur transpercé par la prise de conscience de notre péché cf.  Ac 2, 37) –déchirez vos cœurs… !-  mais aussi une note de fête : c’est l’objet de la convocation chez Joël. Le mouvement est déjà pascal : il dessine le passage de la tristesse à la joie, comme de la mort (ou de la survie) à la Vie, pleine, libre, de communion. Benoit rassemble tout le Carême sous le signe de la joie du désir spirituel (de l’Esprit en nous), la joie pascale (dans la Règle, le mot joie apparaît uniquement, et de manière redoublée dans le chapître sur le Carême).

Les cendres sont à la fois symbole de pénitence, rappel de notre fin terrestre (Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière), mais aussi rappel de notre origine et de notre espérance : nous sommes argile, poussière, mais pétrie par l’Amour créateur, et vivant de son souffle. Il s’agit en ce temps privilégié, de nous remettre dans les mains du potier, comme l’argile. Pour retrouver la forme filiale, ce que nous sommes en vérité, par la prière l’aumône et le jeûne qui nous ajustent à Dieu, à nos frères et à notre je véritable. Les cendres de notre vie essoufflée, assoupie, confessent aussi le Désir du FEU.

La conversion engage bien un travail : travail du désir et sur le désir. Il en va d’une conversion radicale, au sens des racines, qui sont celles de notre cœur, là où nous renvoie Jésus avec insistance.  Non pas en faisant violence à la nature (oublieuse de sa forme), par une ascèse héroïque où l’ego se fait gloire : le naturel de toutes façons revient au galop. Il s’agit au contraire d’écouter notre nature profonde, de comprendre ce que je cherche dans mon désir éparpillé, qui flambe ici et là, se perd dans des compensations éphémères. Il y a oui, des addictions qui nécessitent une rupture tranchante, courageuse. Mais il y faut cette écoute. Le péché est au sens originel un raté : khata’, comme celui de l’archer qui manque la cible ; il s’agit d’un raté du désir.

Du coup, je ne peux me convertir, me détourner des voies décevantes mensongères, mortifères, que si je suis rejoint par une perspective meilleure ; si je m’ouvre à la parole qui me donne la Vie en plénitude. Je ne pourrai renoncer à mes compensations que si j’entends la voix de la consolation, du Consolateur, du Paraklètos en grec, la voix de l’Esprit Saint. Et Jésus nous présente par trois fois dans cette page d’Evangile, l’Orient de notre désir : ce Père qui me connaît jusque dans le secret. Le seul « objet » qui ne le déçoit pas, le Sujet qui le suscite, le comble en le respectant, le dilatant, le menant à sa Vérité entière. Le Carême est le temps privilégié où le Christ nous offre l’inouï de sa Pâques, de sa Vie qu’il reçoit du Père et retourne à Lui.

Quel est donc cet Evangile encore inouï, cette Parole qui n’a pas encore percé mon cœur et retourné ma vie encore à convertir ? cette Bonne Nouvelle qui seule peut transfigurer ma vie, libérer ma Joie ? N’est-ce pas cette Parole qui retentit au commencement, lorsque paraît le Christ, dans ce Baptême où le Père confesse, reconnaît son Fils venu se mêler aux pécheurs. Tu es mon Fils bien aimé. C’est cette parole qui inaugure la quarantaine au désert, qui doit passer au creuset de l’épreuve, pour devenir Evangile proclamé par toutes les pores de cette humanité filiale de Jésus. C’est encore cette parole qui retentira sur la route de Jérusalem et de la Passion, au sommet du Tabor. Et c’est elle qui éclatera, qui a éclaté dans l’instant de la Résurrection, dilatant à l’infini l’humanité du Christ notre Dieu et notre frère.

Frères et Sœurs, nous voici mis par l’Evangile devant un choix radical et clair : soit je vis en Vérité sous le regard du Père de Miséricorde, je vis de la Promesse et son aujourd’hui de Joie qu’ouvre l’espérance. Soit je me recroqueville dans le mensonge, l’hypocrisie qui me fait esclave du regard des autres dans leur insignifiance, esclave de la vanité, prisonnier de l’ego. Jésus qui ne cesse de faire bon accueil aux pécheurs, est pris de colère contre ceux (religieux exemplaires en apparence, scribes et pharisiens) qui se drapent dans leur justice, cachent leur voracité sous un déguisement d’hypocrisie. Mes compensations ne sont pas graves pour elles-mêmes, tant que je n’en suis pas dupe, tant que je suis capable de les reconnaître et de me mettre à distance (travail d’humilité, qui marche avec l’humour) de ce raté du désir : compensation de bouffe, excès d’internet, de travail, de relations démultipliées, etc…  L’habitude certes, endurcit le cœur, devient vite une chaîne, et il est plus difficile de faire retour, de revenir sous le regard de Vérité qui me dénude, pour m’habiller de Miséricorde. Le drame de l’abus pointe quand je me justifie, quand je m’absous de ce dos tourné à la promesse, à Celui qui donne la Vie, en gratuité, et en parachève le don dans le Par-don. On peut comprendre qu’un homme (Jean Vanier) qui nous a donné une magnifique leçon d’humanité… mais qui n’était qu’un homme, et qui n’était ni prêtre ni diacre, ni engagé par un vœu de chasteté, ait pu avoir ici ou là des aventures sexuelles. Mais nous sommes affligés, atterrés, que tout cela ait été enfermé, scellé dans le mensonge, le déni, justifié même par une aberration théologico-spirituelle. Dire et ne pas faire ce que l’on dit, prêcher et ne pas se conformer, est aussi mon expérience quotidienne. Humiliation qui doit conduire à l’humilité… à moins que je ne cède à l’hypocrisie qui connaît de si beaux jours en habits religieux, sacerdotaux.

Frères et Sœurs, nous ne pouvons ignorer ce contexte dans lequel nous abordons notre Carême, avec toute l’Eglise dont nous sommes membres, fragiles, pécheurs, souffrant avec tous les membres. Tout cela doit accroître notre vigilance, notre conscience, réveiller notre désir de conversion : Seigneur, prends pitié de moi, pécheur. Et nous encourager à mener notre combat contre les abus à la racine : dans ce terreau de l’hypocrisie, de mes compromissions avec le culte des apparences, ce cléricalisme que le Pape a clairement désigné comme poison dans l’Eglise, appelant tout le Peuple de Dieu à lutter (cf. Lettre du Pape François au Peuple de Dieu du 20 août 2018).

Oui, dans la tempête actuelle, tout ce qui n’est pas arrimé au Christ sera balayé, dans notre vie, dans la vie de l’Eglise. Que cette humiliation nous conduise à l’humilité, et nous rende plus transparents à l’Evangile qui nous crie envers et contre tout : Tu es mon fils, ma fille bien aimé(e).