Homélie de Dom Godefroy pour l’Annonciation (25 mars 2020)

Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole…

Nous voici réunis, mes Frères, pour fêter l’aurore du Salut. Nous le faisons par « profession monastique », mais aussi cette année en vertu d’un mandat surérogatoire en quelque sorte, une urgence d’être signe d’Eglise, au nom de, et unis à, tous ceux qui ne peuvent en ces temps « faire église », se rassembler. L’Annonciation a longtemps été notre fête patronale de substitution (par défaut d’une date connue de la dédicace de notre église), et ce mystère a particulièrement réjoui alors qu’il était sur la terre, notre P. Albéric, collectionneur impénitent de toutes les représentations iconographiques de l’Annonciation à travers le monde et les siècles. Je n’ai pas encore eu l’occasion de visiter ses albums, mais je confesse d’emblée une préférence pour Fra Angelico : la fresque qui orne au couvent de San Marco la cellule n°3. Il traduit pour moi magnifiquement, dans un grand dépouillement, le mystère d’une intériorité visitée par la grâce.  

Redisons d’emblée, ce que les 2 lectures (d’Isaïe 7 et Hébreux 10) nous l’ont rappelé, que l’Annonciation que nous fêtons aujourd’hui, en ce temps de Carême, de confinement et de Coronavirus, n’est pas une fête mariale. Certes Marie y tient une place éminente, puisque Dieu a voulu –comme dit saint Bernard- que toute l’œuvre du salut soit suspendue à son Oui. Mais Celui que nous célébrons, neuf mois avant sa naissance, c’est bien l’Emmanuel, Dieu-avec-nous. Avec l’Annonciation de l’Incarnation du Seigneur, nous fêtons, nous célébrons le Christ, et cet évènement proprement inouï –le seul évènement au fond qui a su faire mentir l’adage du vieux sage Qohélet « rien de nouveau sous le soleil ». Cet évènement est à la vérité un avènement –la venue de quelqu’un : Dieu est entré dans l’histoire. Vous connaissez les mots magnifiques de saint Bernard –encore !- dans un sermon pour l’Avent : Il a voulu venir, Celui qui aurait pu se contenter de nous aider. Il est venu. Il s’est « sali les mains ». Il a plongé en pleine pâte humaine. Il ne s’est pas contenté d’un décret sauveur prononcé du haut du Balcon éternel. Et si l’Eternel est entré dans le temps, c’est au présent qu’il faut le dire : Dieu entre dans notre histoire, l’Immortel y fait brèche dans le mortel. Le Dieu-qui-se-fait-chair fait faire à l’humanité et à toute la création un saut qualitatif décisif ; Il féconde et transforme l’histoire, qui mérite enfin un H majuscule, celui de l’Homme nouveau. Et il nous est bon de fêter l’aurore du Salut à quelques semaines de la célébration de son accomplissement dans la Pâque nouvelle : quand notre humanité par la mort et la résurrection de Jésus, mort-et-résurrection dans un seul Souffle, passera avec Lui, par Lui, en Dieu, notre Père. Oui, aujourd’hui encore et jusqu’à la fin du monde, nous vivons de cette dynamique de l’Incarnation pascale. Aujourd’hui, le Souffle de Pentecôte nous donne de vivre à l’Heure du Salut. Oui, il nous est bon et salutaire de nous rappeler que ce temps n’est pas seulement celui de l’état d’urgence, du confinement et du Coronavirus, mais il est ce temps favorable où l’Emmanuel passe, ouvre un passage. Et comme nous sommes bien vite en panne d’espérance, en manque de souffle, oublieux du Don du Père, nous avons besoin d’aides-mémoires, besoin que l’heureuse nouvelle nous tinte aux oreilles. Trois fois par jour, l’airain fait résonner pour nous l’Angélus, la cloche scande le dialogue du Salut entre le messager de Bonne nouvelle et la Petite Servante. Trois fois par jour, nous revenons à cette Heure unique et apprenons de Marie à accueillir le Verbe de grâce dans notre histoire blessée. Trois fois le jour, nous apprenons à modeler tous nos Oui sur le Fiat intégral de Marie.

Car l’ Aujourd’hui du Salut en notre histoire, la nôtre, personnelle, communautaire, indissociable de celle des milliards de frères et sœurs en humanité dépend d’un consentement, d’un presque rien, d’un oui qui à certaines heures nous coûte tant. Il suffit d’un trou d’épingle comme disent les rabbins, pour qu’advienne le Messie. Le Oui de Marie est mère de tous nos Oui. Il l’est, parce qu’il donne voix à un autre Oui, originaire, à l’Amen filial et éternel. Marie prête sa voix et tout son être à Celui qui dit en entrant dans le monde « Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté ». L’Épître aux Hébreux qui nous fait entendre le Fiat du Verbe, le « Me voici » du Christ, reconnu dans le Psaume 39/40, nous indique aussi, par le jeu des traductions, notre nature et notre mission. Tu m’as ouvert l’oreille, disait le Psaume en hébreu, alors j’ai dit, Voici, je viens… Et le grec de la Septante repris par l’auteur de l’épître, a traduit Tu m’as façonné un corps. Ainsi donc, l’homme a été créé oreille, créé pour une écoute qui engage tout son être incarné, capable d’accueillir le Verbe. Voilà notre vocation fondamentale, celle-là même que nous poursuivons ensemble au désert monastique, de notre confinement professionnel. Ce qu’il nous faut apprendre de Marie, de son Oui, c’est cette béatitude mariale autant que bénédictine Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur.

Nous avons, chacun, ici, un jour, prononcé ce Oui solennel, ce Oui que nous avons voulu plénier, intégral, sans retour. Un certain nombre parmi nous l’ont même fait un 25 mars, à l’école de Marie. Et 22, 26, 32, ou 57 ans plus tard, nous savons mieux que ce définitif était un brin téméraire, presque présomptueux. Nous mesurons mieux la fragilité de nos Oui, avec toute leur palette de Oui si… ; de Oui mais… ; de Oui peut-être… et tous ces Oui qui ont déjà dit Non… Nous savons que notre Fiat ne peut être que de la grâce, qu’en le recevant de la Comblée-de-grâce, qui donne voix à l’Amen du Père, au Christ qui de la Crèche à la Croix n’a été que Oui. C’est en joignant l’humilité confiante au sérieux résolu de l’écoute, que nous reprenons chaque jour ce chemin, qui fait de notre pâte humaine si pesante à ses heures, de notre quotidien si ordinaire, le lieu d’une incarnation de surcroît. Je crois que si Marie se trouble à la salutation de l’Ange qui lui dévoilait son nom de grâce, c’est que la Toute humble vivait sans miroir, comme un élan, un simple Oui et un Merci, qui résonnent dans son Magnificat.

De Marie il nous faut aussi réapprendre, spécialement en ces temps d’épidémie, de trouble, de désarroi, que la grâce la plus haute et la plus personnelle est aussi la plus universelle : elle est pour le Corps tout entier. Notre vocation d’écoute concertante en communauté, notre mission de veille au désert et au cœur de l’Église, notre service d’espérance à l’écoute de la Parole du Salut, est pour la multitude, pour le monde. Si aujourd’hui Marie accueille le Verbe, elle est aussi celle qui a tout donné du Don de Dieu, celle qui ne cesse de donner son Fils au monde. Nous le vivons à chaque Eucharistie, quand Jésus nous donne son corps et son sang, c’est encore de Marie que nous Le recevons, ici, aujourd’hui par suppléance pour tous les hommes invités au festin des Noces de Dieu et de l’humanité. En  ce temps où la Parole frappe à notre porte avec plus d’insistance, ne cédons pas à la tiédeur, au sifflement du serpent qui la noie dans un flot de bruit, de divertissement, qui ferme nos cœurs et les rend peu à peu insensible à la Source de Vie. Oui, Heureux, bienheureux qui écoute, qui met sa foi et perd sa vie dans l’écoute amoureuse de la Parole. Il ne sera pas déçu, car rien n’est impossible à Dieu. Elle deviendra en Lui Source jaillissant en vie éternelle. Sa vie ne sera plus à lui-mêmes mais le déploiement de cette promesse faite à Marie…et à chacun : Le Seigneur est avec toi.