Homélie du 5ème Dimanche de Carême – A – (29 mars 2020) par Frère Bernard

* Romain 8, 8-11 ________ * Ezéchiel 37, 12-14 * Jean 11, 1-45 __________

Il y avait un malade…. Non pas d’une maladie qui prend son homme comme cela, tout à coup, en pleine force de l’âge, telle le Coronavirus, mais d’une espèce d’asthénie au terme de laquelle l’on s’éteint. Une longue maladie. Une maladie alitée dans l’homme, depuis longtemps, depuis sa petite enfance. Depuis sa naissance, qui sait? Un mort-né, comme on peut être aveugle né. Car ce qui relève probablement du symptôme, chez notre malade, c’est que l’on parle de lui, mais qu’il ne parle pas, à tout le moins qu’on ne l’entend jamais parler. Notre malade est sans doute un cadet, et sans doute a-t-il passé sa vie entre ses deux soeurs, Marthe et Marie deux forts tempéraments, chacune en son genre ; par le fait même, il est un peu effacé, un peu replié sur soi. En tout cas, Lazare existe bel et bien comme celui que Jésus aime ; c’est même son petit nom, dans le cercle des amis qui se comprennent à demi-mot : « celui que tu aimes est malade », il faut avouer que la dénomination est aimable, autant que la suggestion pleine de délicatesse. « Celui que tu aimes »… sans doute la vie de Lazare ne tient-elle qu’à ce fil de l’amitié. Au vrai, les trois tiennent à ce fil, encore que chacun à sa façon. Jésus aimait Marthe, et Marie sa soeur et Lazare. La cuisinière, la parfumeuse, et le malade ensuite, entre les deux. Celle dont les plats inédits exhalent un fumet délicieux, celle qui ne lésine pas sur les parfums les plus rares, et celui qui sent un peu le renfermé. Odeurs ménagères jusqu’à celle de la mort, sous le même toit, sous l’abri de la même amitié. Et l’on ira du parfum au charnier, et du charnier à la bonne odeur du Christ, comme celle du printemps, dehors, qui se rit des tombeaux. Notre narrateur prend son temps. Il enchevêtre savamment les ingrédients, les facteurs, les ressorts de son histoire, qui sont au nombre de trois : l’amour, la mort, le temps. Car en cette affaire, Jésus lui-même prend étonnamment son temps, laisse étonnamment faire le temps. « Lazare, notre ami, dort… » l’Ami, qui est aussi médecin, porte le diagnostic à distance, ausculte à distance, met la distance elle-même dans son jeu, et le retard et l’absence. Il laisse à la mort le temps de composer son fumet pour composer, lui, pour mettre en scène sa médecine. « Lazare, notre ami dort ; son mal ne va point à la mort ». Est-ce une berceuse qu’il esquisse ? Mais le voilà qui donne tout net le bulletin de santé, lequel est aussi un faire-part : « Lazare est mort ». Il lui fallait, il nous fallait ce point de départ et cette table d’opération. Jésus laisse mourir. Et non seulement mourir, mais pourrir. Compte tenu du délai, Lazare sera non seulement un mort, mais un mort avancé, au-delà même du troisième jour où la mort est encore contestable et fragile. Comme la soif quotidienne de la Samaritaine, comme la cécité congénitale de l’aveugle, la mort avancée de Lazare sera le laboratoire de Jésus. La décomposition est le bouillon de culture préalable à la composition du chef-d’oeuvre, la mort l’en-jeu de la vie, la défaite de la chair, l’espace privilégié de la gloire de Dieu. Lazare est déjà rendu à sa mort, et Jésus se rend à la sienne, et nous y allons avec lui. Nous allons à notre propre mort, à l’ombre de la sienne. Pèlerinage à la mort, au lieu-dit de la mort en passe de devenir un lieu saint. Car une fois la mort bien établie, c’est une procession de condoléances qui s’ébranle, non seulement jusqu’à la maison du défunt, mais jusqu’au cimetière ; non seulement jusqu’au cimetière, mais jusque dans le tombeau lui-même, jusque dans la mort elle-même comme contrée, comme puissance, comme ouvrage. Jusqu’au mur de la mort, pour lui crier dessus, jusqu’au tympan de la mort, pour le crever. Et c’est encore une liturgie stationnale qui commence, vers ces trois églises successives, ces trois chapelles ardentes que sont Marthe, Marie et Lazare. Et ces trois églises sont elles-mêmes en marche, à la rencontre de l’Ami, puisque aussi bien la Résurrection elle-même, ici, vient à domicile. Marthe accourt au devant et Marie se lève, et Lazare viendra dehors. Il fait grand soleil et grand air, et il fait bon sortir, et cela étourdit un peu, depuis si longtemps que l’on vit confiné. Un beau temps de mars ou d’avril, à mettre la lessive dans le pré, et les literies, et les morts eux-mêmes. Et dans cette liturgie en marche, il y a la récitation du symbole de la Foi, réduit à son article majeur : « Je crois que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, qui vient dans le monde. » Et c’est ainsi que, pas à pas, sur le gravier des larmes on en vient au trou. A l’utérus de cette chienne de mort qui est l’affaire de notre vie. On en vient donc au trou. Les ouvriers sont là pour ôter la pierre. Les ouvriers sont là, mais il y a le Christ. Dans un grand élan de tout son être, il prend sur lui-même et il lève les yeux. « Père, je te rends grâces… » Après notre confession de Foi, voilà son eucharistie, en plein air, en plein jour. Première messe sur la mort, sur la pierre d’autel de fortune qui est pour lui notre pierre tombale. Et il y va des larmes, et il y va du cri. Les ouvriers sont là, mais Lui, Il amadoue les gonds avec l’huile des larmes, et ses yeux vers le Père sont l’unique levier. Les mouches brasillent. Coupant court au verbiage, les larmes, l’odeur et le cri se donnent rendez-vous dans la même crudité, à l’heure du dénouement. Bandé depuis le temps que mort est en ce monde, le cri fuse, apogée de l’homme qui le pousse, sommet sonore, comme le sera celui du Golgotha. Mais n’est-ce pas le même ? Cri de l’éveilleur, cri de l’accoucheur, ou plutôt de l’accouchée elle-même, car Jésus pousse ici, comme par substitution, le cri de notre mort qui se défait de nous. Et si l’on écoute bien, Jésus appelle dehors, c’est à dire à soi. Jésus en personne est notre grand Dehors. Dans notre chemin de croix, dans notre pèlerinage vers notre propre mort évoquée par la sienne, nous pourrons désormais faire station aux larmes de Jésus, comme à son cri. Celui-ci et celle-là sont nos lieux saints pour toujours. Lazare, lui, pourra désormais mourir de sa belle mort. Il n’a plus rien à craindre. La seconde mort n’a pas de prise sur ceux que Jésus a délivrés maintenant de tout repli sur soi. Seul ce qui est replié sur soi meurt et décompose. Aussi longtemps que nous restons sourds au cri, nous sommes à nous-mêmes notre propre mouroir. Et que dit-il le cri ? Il t’appelle par ton nom, il appelle ton nom dehors. Et quel est-il ton nom? Ecoute-le sur la bouche de tes frères qui le savent mieux, peut-être, que toi-même, lorsque, parlant de toi, priant pour toi, ils appellent le cri à ton propre chevet : celui que tu aimes. Consens-tu à ce nom ? Tu es déjà guéri.