Homélie pour le Vendredi Saint (10 avril 2020) par Frère Bernard

IsaÏe 52, 13-53, 12 ; He 4, 14-16 ; 5, 7-9 ; Jn 18, 1 – 19, 42 _______________ Disons le tout de « go » : c’est un vendredi, sans doute le 7 avril l’an 30, que les Hommes ont cassé la figure à Dieu. En rouant Jésus de coups, c’est là certainement, de toute la Passion, l’outrage le plus intentionnel, le plus décisif, le plus ordinaire aussi, car rendre Dieu méconnaissable, c’est ce que nous faisons tous et sans cesse. La lésion ainsi causée est terrible, parce qu’elle n’est pas physique seulement mais métaphysique; parce qu’elle atteint métaphysiquement non seulement celui auquel le coup est porté, mais celui qui le porte. L’homme ne peut casser la figure à Jésus-Christ sans se casser la figure à lui-même. Il est quinze heures environ, ce vendredi, quand les hommes l’emmènent hors de la ville sur la colline, exactement au lieu du crâne. Ils le fixent au bois de la croix pour que la mort le prenne de face et qu’il parle le moins possible. Tel est le réalisme du Vendredi Saint. Le crucifié est là comme un livre à cœur ouvert. A chaque page on peut lire : « Pour vous, qui suis-je ? » Vous vous figurez pouvoir tranquillement tourner les pages, mais les pages sont là pour vous retourner. Vous pensez regarder sans danger les scènes de la Passion mais ce sont elles qui vous regardent, qui vous cernent. Et vous voilà pris à ces pages mieux que par une toile d’araignée. Lecteur, c’est l’heure d’être lu. Visiteur, l’heure d’être visité. Tu venais regarder un homme exposé sur une croix, et, sans conteste, tu es là spécialement exposé, exposé sûrement, sûrement sans sûreté. Car de quoi s’agit-il, sinon de toi? Ce crucifié sous tes yeux te questionne « Pour toi, qui suis-je ». Non, le moment n’est pas venu de répondre par des arabesques théologiques, ni de tisser sur son suaire des broderies d’une spiritualité doloriste. N’anticipons pas. Nous sommes au Vendredi Saint. Restons-y. Ce face-à-face avec le crucifié est impressionnant, quelque chose d’indicible se joue là. C’est dans ce tête à tête que la délicatesse divine révèle son immense respect de la créature. C’est l’incroyable révélation d’un regard et d’un geste inattendus. Comme un mendiant tend la main, Jésus tend maintenant son visage vers nous. Dans la force se devine aussi la pauvreté et dans la puissance, une étrange douceur. Dieu n’est rien devant l’éminente liberté qu’il nous a octroyée. En nous, il y a ce terrible pouvoir de réduire à néant sa puissance, sa prétendue toute-puissance. Dieu n’est en vérité tout puissant que dans son pauvre amour de Père. Le visage du Fils laisse en effet filtrer le mystère de Dieu : « Qui m’a vu a vu le Père ». Lors de la Passion, Jésus s’enfonce si loin dans le dépouillement qu’Il ne trouve plus en lui les ressources nécessaires pour aller jusqu’au bout du chemin. C’est avec un respect infini, comme depuis les origines, que Dieu appelle l’homme au secours : « Adam, où es-tu? » C’est le même appel qui s’entend silencieusement dans le regard du crucifié. Jusqu’au soir du monde, il veut refaire alliance avec chacun de nous. Un regard qui guette une réponse. Un regard qui espère? C’est ce regard pénétrant qui se pose sur tant d’hommes et de femmes que Jésus rencontra sur les chemins de Palestine. Ses mains ouvertes, comme son cœur, déploient des réserves de miséricorde. En livrant son Fils, Dieu a pris le risque d’être rejeté, exclu, crucifié par des libertés qui sont le chef-d’œuvre de sa toute puissance. La Croix nous révèle un Dieu vulnérable. La Croix n’est pas un mystère de force, mais un mystère de pauvreté et d’impuissance. La Croix n’est pas un mystère d’héroïsme mais un mystère d’amour. Elle ne consiste pas à souffrir avec courage, mais à avoir peur de souffrir, elle ne consiste pas à franchir un obstacle mais à être écrasé par lui, ni à être grand et généreux, mais petit et ridicule à ses propres yeux ; ni à déployer de la vertu, mais à voir toute sa vertu mise en déroute et réduite en poussière et tout cela, à l’accepter par amour. Et pour accepter par amour d’être sans force, la force ne sert à rien, il faut l’amour. Alors ce n’est pas en serrant les dents qu’on y arrivera, parce si on est capable de serrer les dents, c’est qu’on est fort et tant qu’on est fort, de cette force-là, on ne sait pas encore ce qu’est la croix. Il ne s’agit pas d’être fort dans l’épreuve mais d’être assez humble pour que l’amour triomphe dans notre vie. Réjouissons-nous de voir que toute notre vie, nos actions et même nos péchés, creusent en nous le désir de recevoir l’Esprit de plénitude. Cet Esprit, amour du Père et du Fils, nous est donné à la mesure de notre pauvreté. Toi qui écoutes, souviens-toi de ce jour où le regard du Père n’était qu’à la croix, à cette croix perdue dans le noir d’où la lumière nouvelle allait bientôt briller sur le monde. De même aujourd’hui, tu ne peux rencontrer le regard du Père et sa lumière ailleurs qu’au fond de tes racines obscurcies. Si ton péché comme la pierre t’écrase, tu te retrouves soudain envahi de beauté au fond même de l’abîme ou le désespoir t’attendait. Le Père, le Fils et l’Esprit s’invitent chez toi. Tu es noyé dans l’Amour et tu cherches celui qui te crie son nom. Laisse l’Amour entrer à l’école de ton mystère. Il veut envelopper toutes tes blessures et les faire étinceler. Dans le Christ, il y a des entrailles d’Humanité. Il t’aime sans réserve aucune. Il te dit : « vois, je m’offre à toi, sans protection aucune, parce que j’en ai l’assurance, il y a suffisamment de bonté cachée en toi pour que tu ne puisses jamais abuser du pouvoir que je te donne sur moi ». Oui, la pensée de Dieu à l’égard de chacun d’entre nous n’a pas changé : « Ils respecteront mon Fils » !