Homélie pour le 2e Dimanche de Pâques (19 avril 2020) par Frère Bernard

* Actes 2, 42-47 __________ * 1Pierre 1, 3-9 * Jean 20, 19-31 ____________

 Il y a tout juste un an, le 15 avril 2019, dans le ciel de Paris, un feu de forêt ouvrait la semaine sainte : la charpente de la Cathédrale s’embrasait, et la flèche gothique, bordée de longues guirlandes d’épines, flamboyante dans son manteau de pourpre incandescent, affaissait dans le ciel comme Jésus sur sa croix, laissant un vide béant entre ciel et terre, et une trouée vertigineuse à la croisée du transept. Viollet-le-Duc aurait-il pu imaginer parabole plus évangélique pour parachever son œuvre, aurait-il pu envisager sa flèche, initialement taillée pour lancer la cathédrale vers le ciel, tomber finalement sur la voûte en contrebas et venir la percer, comme la lance du soldat le côté de Jésus ? A Notre-Dame de Paris comme au Golgotha, le silence de la foule donnait à l’instant toute l’épaisseur d’un drame. Dans la cathédrale traversée par le feu comme au pied de la croix, Marie, la mère de Jésus est restée debout, rose rouge au pied d’une forêt calcinée. Quant aux apôtres, ni ceux de chair, ni ceux de plomb, n’ont assisté au drame, tous, comme par enchantement avaient disparus : les premiers, fuyant le danger, n’ont rien vu du coup de lance qui transperça le flanc du crucifié, les autres, 12 statues à l’effigie des apôtres fixés au socle de la flèche, n’ont rien vu du flambeau haut de 96 mètres transperçant la voute de la Cathédrale : elles avaient toutes été retirées de l’édifice pour être restaurées 4 jours seulement avant le terrible incendie.

Oui, Dieu nous ménage. Regardez quand éclate, dans le matin de Pâques, la grande volée des cloches, combien se souviennent que la résurrection qu’elles fêtent fut, en soi, un événement à peine chuchoté ? Tout commence modestement, par un signe négatif : le tombeau vide. On pense à un rapt, ou à une dérision ultime qui redouble le chagrin des femmes : le corps a disparu. Il ne reste pas même les restes de celui qui annonçait la vie éternelle. Ainsi le premier écho de la résurrection du Christ est le sanglot de Marie-Madeleine !

Puis ici et là, Jésus apparaît. Nouvelle humilité. Peu le voient et ceux qui voient, voient peu. Parmi les disciples, toujours quelques uns doutent. A tous, il faut du temps pour le reconnaître, et c’est à un menu détail qu’ils y parviennent, une intonation, un geste inimitable où ces plaies mortelles qui maintenant chantent qu’Il est vivant ! Lui-même s’avance, pudique, retenu, attardé ; il n’enseigne plus rien, et n’émet que quelques mots, mais plus tendrement, plus doucement qu’il n’a jamais parlé.

Le Ressuscité est d’une douceur renversante. Regardez encore : Il attend, un peu en retrait, auréolé de silence, et ne se livre aux apôtres qu’en de délicats indices, confessant son humanité avec la même pudeur qui jadis enveloppait de secret sa divinité. A ces signes, les disciples tressaillent. Les cris jaillissent des poitrines : Mon Seigneur et mon Dieu ! Rabbouni ! C’est le Seigneur ! Thomas, Marie de Magdala, les pèlerins d’Emmaüs, les compagnons de Pierre, chacun exhale le mot le plus aimé de l’amour, en son exaucement suprême : c’est toi !

Occasion manquée, pensera-t-on. Un ressuscité aurait dû hausser la voix : admirez ! Je vous l’avais bien dit ! Et triompher à grand renfort de trompette et d’éclairs ! Eh bien, non ! Dans sa gloire Jésus ressuscité ne cherche pas d’autre façon que celle qu’il avait choisie pour naître, vivre et mourir, comme s’il voulait conserver dans le ciel le fragile statut qu’il avait sur la terre et s’exposer ainsi à l’éternelle croix.

Les disciples eux-mêmes, naguère si épris de gloire, aspirent à retrouver le Jésus qui avait été leur maître et leur ami. Quand il apparaît, portes closes, cela ne semble guère les intéresser. Ils ont besoin de l’homme avant de confesser Dieu. Quand il montre les traces des clous alors leur joie explose. Le supplice qui les a dispersés, incrédules, les rassemble dans la Foi. Ils commencent enfin à comprendre qui est le Christ. La seule élévation que le Christ connaît est celle de son supplice. Et au moment où il paraît le plus glorieux, disant : « Tout pouvoir m’a été donné », il s’efface laissant ce pouvoir aux autres.

Rien de plus touchant que ces pages dernières des Evangiles où le Christ ressuscité s’absorbe plus que jamais dans le service de ses frères. Ici, il vaque à de petites tâches, attentif à leur corps physique, qu’il nourrit. Là, il retrempe leur Foi ; ailleurs, il prononce les mots du pardon et de la paix. Mais c’est avec une incertitude poignante que lui, l’amour même, interroge leur amour. Celui que nul désormais ne peut plus atteindre semble aujourd’hui plus vulnérable qu’il ne l’était dans la cour de Caïphe. Jamais auparavant on ne l’a vu comme ce matin supplier un disciple et aussi ostensiblement en dépendre, comme si ce qu’il demandait avait le prix de l’éternité : « Pierre m’aimes-tu ? » Tout est dit dans ce tremblement. M’aimes-tu ? Qui jamais a proféré plus poignante parole ? Jésus évite le langage de la loi : aime-moi, et le langage de la passion : je t’aime. Il parle comme parle le cœur vivant, en son ardeur interrogative, sensible et retenu, timide et insistant, pris entre les émois de l’incertitude et le ravissement d’une attente déjà illuminée de gloire.

Avez-vous remarqué avec quelle force le Christ ressuscité nous ménage ? Quelle délicatesse ! Rien d’écrasant dans ces récits de résurrection. Avez-vous encore peur du Christ ressuscité ?