Homélie de Dom Godefroy pour le 3e Dimanche de Pâques (26 avril 2020)

Emmaüs : l’archéologie biblique n’est pas unanime sur le lieu, et en un sens, c’est tant mieux. Nous y sommes invités au lieu où le soir tombant se change en aurore ; où le chemin se retourne, fait teshuva ; où la parole nous fait hôtes de la maison du pain. Quelle intuition géniale de l’Abbé Pierre d’y avoir enraciné son œuvre pour les plus spoliés de justice, les pauvres : nos maîtres en espérance.

Vous avez remarqué, chers Frères, comme depuis quelques temps – quinze jours ?-, « quelqu’un » marche avec nous…. il s’est joint, en douceur, à notre pèlerinage immobile, confiné : présence discrète, presque ineffable. Sans façons, Il s’est fait proche, hôte de notre joie, et de nos deuils. Par instants on le sent, comme un Souffle sur les braises de notre prière, solitaire, ou commune, pour ce monde en désarroi. C’est Lui aussi, plus que le virus, on ne peut en douter, qui nous invite avec vigueur à nous arrêter, à entreprendre un chemin de relecture, un retour au centre. Rien ne sert de courir en effet, nous dit-il, si vous ne savez vers où, si vous ne savez avec qui ?. Quelqu’un qui prend dans ses mains le pain, et dans l’espace ouvert d’une question, nous donne de retrouver le sens. Ne fallait-il pas ?

Ne fallait-il pas que le Christ meure… ?  Parole bien ajustée quand les « informations » nous livrent tout chaud la statistique de 200.000 décès (pour le seul virus) : chiffre sidérant (la mort peut-elle se mesurer autrement qu’au singulier ?) ; chiffre myope, autoréférentiel (où sont les morts contemporains de la faim, des bombes, de la drogue, du cancer…) mais qui semble un cruel démenti à nos Alléluia. Faut-il pour autant se taire ? ou du moins revenir à l’hésitation frémissante des premiers évangiles du jour de Pâques, quand les signes étaient ceux de l’Absence, quand lui, on ne l’avait pas encore vu vivant… ?

La parole de Jésus germe dans le sillon d’une longue écoute. Longuement, Il marche à nos côtés en silence, rejoint nos rêves réduits en cendres, notre amertume et les décombres de notre espérance, humaine, monastique, spirituelle. Il laisse s’écouler la longue plainte de l’homme, l’inguérissable blessure du malheur et du mal consenti. Lui qui connaît le cœur de l’homme sait nos discours intérieurs, clos, qui nous font sourds à l’espérance, à la vie, à nos frères ; quand nous érigeons nos murailles de tristesse comme un droit, pour mieux repasser en boucle le film de nos ratés. Il sait ces dialogues de ventriloques, sans sujet parce que sans espérance. « Quelles paroles vous jetez vous l’un à l’autre chemin faisant ? » demande Jésus aux deux compagnons. La tristesse engendre vite la dissension, refuse la brèche qu’ouvrirait la visitation de l’autre, fût-il témoin d’une vision angélique. La raison en est toujours suffisante : des radotages de bonnes femmes !

Jésus patiente donc. Et puis quand toutes les pièces ont été jetées, du récit de la FOI qui refuse encore la FOI, du Credo sans personne pour y croire encore… il ressaisit tout le récit par le fil, la mèche qui fume encore, celle du Désir : Mais Lui, il ne l’ont pas vu !… quelle nostalgie dans les derniers mots de Cléophas, appelant celui qui continue d’habiter leur cœur emmuré de tristesse, comme des braises sous la cendre ! Alors Jésus OUVRE : le récit, le Livre, les cœurs, les yeux… et finalement le PAIN. Ne fallait-il pas… pour que tout puisse apparaître dans la lumière nouvelle ?

Ne fallait-il pas que Quelqu’un nous apprenne à lire Dieu à cœur ouvert ? Ne fallait-il pas que Quelqu’un souffle sur les braises et sur l’Alliance, dé-voile la Parole que l’Amour a désiré de toute éternité prononcer, en pleine chair ?

Jésus apprend à Le reconnaître, FEU qui embrase la lettre et nos vies. C’est de Lui qu’il s’agit dans les Ecritures : Parole de vie, semence incorruptible, semée en nous à longueur de jours, d’offices, de lectio….  qui nous engendre et toujours nous fait renaître à l’espérance. Que de Psaumes tracent pour nous ce chemin de Pâques : ce magnifique Psaume 15 que Pierre a appris à ouvrir, au jour de la Pentecôte ; le Psaume 21, de la Passion qui s’achève en confession d’invincible espérance ; tant d’autres encore…

Lire, dans l’ouverture, devient en vérité se laisser lire : le livre Le révèle Lui, qui s’invite en nos histoires. Lui qui par son incarnation pascale, s’est en quelque manière uni à tout homme. Et notre vie n’a de sens que relue dans la sienne, reliée à la sienne. Ne fallait-il pas, pour que ta vie ne soit plus prisonnière de toi-même, qu’il meurt et ressuscite, pour toi, pour tous ?

Notre avidité congénitale, au spirituel comme au matériel, rend ardu l’apprentissage de cette lecture et de cet être-lu, re-connaissance du Christ présent au cœur de nos vie. Nos yeux peinent à s’accoutumer à la liberté libératrice du Ressuscité : noli me tangere ; ne me retiens pas… Il disparut  à leurs yeux…  C’est toujours « après coup », on dirait même « trop tard » que nous le reconnaissons : Il était là… D’où venait-il, où allait il, chante en écho saint Bernard dans son magnifique Sermon 74 sur le Cantique des Cantique ? Seule certitude, son passage, ce dévoilement l’espace d’un instant, cette déchirure de l’opacité du réel qui semble avoir été frôlé par son but, nous font crier du fond de notre être : REVIENS ! Mais ce qui nous paraît un rendez-vous manqué, n’est-il pas une réussite, vu du côté de Celui qui passe ? réussite d’avoir réveillé ce Feu, ce Désir qui nous fait échapper à l’autre pauvre désir, trop court, éclaté, à l’ombre de la mort, de nos convoitises ?

D’ailleurs, a contrario, nous sommes avertis du danger de prendre nos vessies pour des lanternes. Augustin disait déjà : si tu crois saisir, si tu dis ‘je comprends’, alors, ta main, ton esprit, ne tienent que du vent : ce n’est pas Lui… Il faut s’y faire, le Ressuscité a le charme d’un parfum de printemps. Le Seigneur, c’est l’Esprit, et qui dit Esprit dit liberté. et si sa Présence se dit de manière privilégiée dans les symboles du feu ou de l’eau… essayez donc de les saisir !

Ce qui demeure, indubitables, ce sont les traces en nos vies de ce Passage, ces chemins de Damas, conversions spectaculaires …ou non, et toujours œuvres d’une divine patience : un pardon qui nous semblait impossible, une compassion qui nous échappe alors que la colère nous avait requis. La Résurrection ne nous fait posséder aucune « garantie » comme on tiendrait un objet. Dieu nous visite toujours comme Sujet. Chaque fois que quelqu’un aime gratuitement, pardonne à l’agresseur, part à la recherche de l’exclu pour s’en faire proche, nous Le reconnaissons à une brûlure intérieure : c’est le Seigneur ! ubi caritas et amor Deus ibi est… Notre latin est peut-être usé, mais l’expérience est là : le Christ aujourd’hui nous donne d’aimer et de vivre à fonds perdu, de Sa vie pleine, inépuisable. Alors on ose se donner en perte de soi, quitte à y laisser sa vieille peau, on ose vivre l’invincible espérance de l’Amour plus fort que le mal qui nous atteint, capable d’embrasser le pire non-sens humain.

Je voudrais terminer par une question qui m’a traversé ce matin : il me semblait que cette page extraordinaire de l’Evangile, avait en moi un plus fort écho au soir de Pâques qu’aujourd’hui. Pourquoi ? banale usure de l’habitude ? Je crois surtout que ce qui souvent manque à notre oreille, c’est le sens de l’unité du Mystère du Christ Pascal, celle-là même que nous enseigne la liturgie du Triduum : le Jeudi Saint y avait déjà le réalisme de la Croix, de l’absolue liberté de la vie donnée ; la Passion du Vendredi prenait déjà les couleurs d’une intronisation royale, élévation en gloire et première Pentecôte ; enfin le jour nouveau de la Résurrection n’a pas supprimé la mort, ni les stigmates, joyaux désormais de l’Amour vainqueur. C’est chaque fois l’unique mystère contemplé selon des facettes complémentaires. Mais quand le paradoxe se détend, nous cédons à la paresse d’une « théologie de la Gloire » (Luther), superficielle, oublieuse du « prix de la grâce » (Bonhoeffer). Ou bien confrontés à l’antagonisme du mal, l’obstination sans faille de nos limites, de la maladie, de la mort, nous sommes tentés par l’absurde, l’acédie, le triste découragement, sourds à la Joie qui demeure. Et notre vie devient indéchiffrable sans la vivacité du paradoxe, le réalisme de la douloureuse joie. C’est dans l’Apocalypse l’Agneau égorgé et vainqueur, qui ouvre les sceaux du Livre : celui des Ecritures, comme de nos vies ou du monde. C’est Lui, le même, le Crucifié-Ressuscité-en-un-seul-Souffle, dont le Mystère saisit nos vies, dans l’abîme des drames et ses plus belles heures, pour nous rendre la ressemblance filiale, capacité plénière de l’Amour sans terme et sans mesure.

Demandons aujourd’hui cette grâce par l’intercession de notre frère de San Isidoro, saint Raphaël Arnaïs Baron. Dans sa générosité contrariée, son désir monastique entravé, dans sa maladie, il a ouvert la porte au Christ et le Christ a ouvert en lui un sillon de Pâques. Ne fallait-il pas… ?