Homélie pour l’Ascension (21 mai 2020) par Dom Godefroy

Mot d’ouverture :

La fête de l’Ascension nous invite à lever les yeux, et dans notre église, le regard est bien vite attiré par la Croix drapée du blanc de la Résurrection, suspendue entre ciel et terre. En ce 21 mai jour traditionnel de mémoire du martyre de Tibhirine, nous pouvons penser aussi à la croix-icône de la chapelle de nos 7 frères, ce Christ glorieux, comme en ascension, des étoiles à la place des clous, au point de faire oublier le bois de la Croix. J’y vois comme une invitation traduire les mots si profonds de Pascal, Christ en agonie jusqu’à la fin du monde,par ceux-ci : Christ en ascension jusqu’à la fin du monde…

Les premiers déploiements liturgiques du cycle de Pâque eurent lieu à Jérusalem, où la foi aimait revivre sur les lieux-même le drame du Fils de l’homme. Et on a singulièrement commencé à célébrer l’Ascension non pas au Mont des Oliviers, mais à Bethléem, dans la grotte. Magnifique intuition qu’il s’agit bien d’une naissance, de l’accomplissement de l’Incarnation rédemptrice : à l’évènement inouï de l’incarnation de Dieu, répond l’enfantement plus inouï encore d’une humanité, de notre chair, en Dieu. Et cette Naissance de Jésus dans la gloire du Père, se poursuit aujourd’hui, et jusqu’à la fin des temps, jusqu’à ce que toute l’humanité épousée par la venue du Verbe dans le sein de Marie, soit passée, montée, là où Il nous a précédés et nous attire.

Tournons-nous résolument vers cette espérance, et débarrassons-nous de tout ce qui encombre notre ascension, notre chemin de naissance à sa suite.

Homélie

Ascension : Jésus monte seul auprès du Père ; Jésus nous quitte, pour de bon cette fois, si l’on peut dire : pour ce peu de temps qui n’est plus l’éclipse des trois jours, mais cet « interim » qui est entré avec nous dans son 3ème millénaire… Et pourtant nous sommes dans la joie. Peut-être pas tant de la joie altruiste et désintéressée de l’ami qui se réjouit de la joie de son ami : si vous m’aimiez, disait Jésus, vous vous réjouiriez que je monte vers le Père. Mais parce que nous pressentons que sa joie sera bientôt la nôtre, n’est-ce pas d’ailleurs ce qu’il disait aussi pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. Nous le savons, Celui qui monte est le même qui est descendu pour être avec-nous, l’Emmanuel ; comment remonterait-il sans nous, puisqu’Il est la Tête et qu’il entraîne désormais le corps fraternel qu’il s’est acquis. Nous naissons aujourd’hui à cette joie qu’Il désirait d’un grand désir verser en nos cœurs par le don de l’Esprit : joie de l’espérance, qui voit son ancre parvenir jusqu’aux cieux, y relier notre vie d’en-bas. 

L’Ascension marque bien la fin d’un temps, et l’inauguration d’un « après » encore voilé. Cela est d’actualité en ce temps de crise sanitaire, de timide sortie d’un confinement qui a servi de serre chaude à de multiples oracles surenchérissant sur la vertu d’un « après » enfin sage. Paroles pour le vent si elles ne sont arrimées à cette ascension et à cette ancre, qui empêchent de laisser l’homme retomber sur lui-même, amputé de transcendance, le réduire à son horizontal bouché par la mort qu’aucune transgression ou révolte ne pourra surmonter. L’homme passe l’homme –disait le même Pascal (singulièrement délaissé par les libraires de la quarantaine)- mais c’est quand il suit l’humilité de son Dieu.

Nos 40 jours entre Pâque et Ascension évoquent en langage biblique, la complétude d’une « propédeutique », d’une préparation pour accueillir une promesse, ou vivre une rencontre (souvenons-nous d’Elie qui après Moïse a ainsi marché vers la rencontre, ou des 40 ans de pérégrination du Peuple au désert). Mais nos 40 jours du cycle des apparitions du Ressuscité n’avaient rien d’une quarantaine, d’un confinement : même vécue entre 4 murs, la fréquentation du Ressuscité signe au contraire l’ouverture ; elle nous a initié par un corps qui s’offrait encore au voir et au toucher, à une présence qui n’est plus circonscrite par le corps ; côtoyer le corps ouvert, le cœur transpercé, nous a apprivoisé, accoutumé au Souffle, éveillé au murmure qui s’élève désormais au tréfonds de notre chair, Viens vers le Père ! L’Ascension s’inscrit dans le mouvement du Don rendu visible dans le Verbe incarné et accompli à la Pentecôte, dans le Don de l’Esprit.

Le moins que l’on puisse dire est que Jésus ne joue pas les indispensables, les gourous, les séducteurs manipulateurs… les Douze avaient du bien des fois murmurer le cri spontané de Pierre au Tabor : il est bon que tu sois ici –bien en chair- avec nous. Pourtant Jésus s’est mis en peine de les avertir, avec insistance : IL FAUT, que le Fils de l’homme soit rejeté, mis à mort… Il vous est bon que je m’en aille, que j’aille vous préparer une place, que je vous envoie d’auprès du Père le Paraclet qui sera avec vous pour toujours… Jésus attire, certes, mais c’est inlassablement pour conduire plus loin, mener à la Source, à son Père, au Père immense, au Père plus grand que tout. Les apparitions du Ressuscité n’ont rien modifié à sa liberté devant ses « succès ». Son corps glorieux ne relève d’ailleurs pas du spectaculaire, il est un corps relation. Et son effacement, ce départ sans rupture, est bon pour nous ; il nous met dans le l’attente, le désir de l’accomplissement du grand désir du Père et du Fils : de l’être-avec offert du cœur à cœur, du Cœur Divin au cœur humain, de l’Esprit Divin à notre esprit incarné, consentement de la chair au Baiser du Souffle, dans une intimité inouïe que l’union des corps ne peut qu’effleurer, symboliser.

Possessivité, fusion, emprise, ces maladies de l’Amour, ces contrefaçons nous sont familières. On sait trop ce que durent les couples d’un printemps, d’une saison, qui de l’amour ignorent et la beauté et le sérieux. On sait hélas, jusqu’à l’écœurement, la souffrance dévastatrice infligée par les abuseurs des consciences et des corps. L’Amour apprend à qui consent, à aimer l’autre pour lui-même et non pour soi ; à désirer et promouvoir sa liberté, et s’il l’éduque en lui donnant soutien et repères, c’est pour qu’il déploie plus grandes les ailes de sa liberté, non pour en abuser. Joie du Don.

Si dans notre psaume Dieu monte parmi l’acclamation, le Seigneur aux éclats du cor, les récits de l’Ascension dans les évangiles font preuve d’une remarquable sobriété : on pourrait parler ici de pudeur, voire de chasteté. C’est vrai de la finale de Marc, comme de Luc ; quant à Jean, il ne connaît d’autre élévation que celle de la Croix, dont il contemple le mystère de Gloire. Chez Matthieu, que nous venons d’entendre et qui ne relate pas d’ascension, nous assistons à une sorte d’effacement du VOIR, nous laissant comme en point d’orgue une PAROLE-Promesse qui demeure. Pour le récit des Actes (notre 1ère lecture), le plus circonstancié, les anges ne viennent pas ajouter une touche de merveilleux ou de spectaculaire : ils viennent, au contraire, interrompre l’hypnose, la fascination du Voir, et peut-être d’une certaine mystique qui estimerait en avoir fini avec la terre. La Parole nous a été donnée, au plein sens des mots, pour ouvrir les actes-et-paroles des Apôtres, les nôtres.

L’espace qui s’ouvre dans l’ascension de Jésus est celui de la libre communication entre le ciel et la terre : un espace de liberté… qui laisse place au doute ! N’est-il pas ce compagnon habituel de la foi ? –du moins s’il s’agit bien de la réponse à la proposition d’un Amour. L’attitude paradoxale des onze, prosternés dans l’adoration et pris de doute, nous renvoie bien à notre expérience commune ! Que l’espace s’ouvre ainsi dans l’effacement du Glorifié, du Christ en sa glorification, nous confirme ce que disait l’espace ouvert, la béance des plaies dans le corps du Crucifié –Ressuscité : que le telos, l’accomplissement de l’incarnation rédemptrice n’est pas une présence saturante, asphyxiante (ou vengeresse). Jésus se retire en vue de notre naissance filiale dans l’Esprit, il nous donne ainsi le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Et l’eschaton de toutes choses, Dieu tout en tous, ne sera pas l’abus éternel, le viol éternel de notre liberté (n’en déplaise à Sartre). Nous pouvons dès lors consentir à être peu à peu libérés du piège fascinant de l’idole : mon dieu-moi, moi compensé, moi augmenté, mon fantasme frustré de Toute-Puissance.

L’espace ouvert nous dit aussi que désormais la rencontre de Dieu et de l’homme n’est plus confinée à une tente ou un temple, ni même à une montagne, ni même à un corps circonscrit par le temps et l’espace. Comme l’arc-en-ciel embrasse l’horizon d’une extrémité du ciel à l’autre, TOUT est offert à la rencontre, tout est appelé, invité à la symphonie manifestant la gloire de Celui qui monte, qui demeure-en-s’effaçant-l’Emmanuel. Ouverture maximale de l’espace et du temps par l’ouverture du cœur de l’homme, perméable à l’Eternel, au Dieu Père-Fils-Esprit, qui nous visite, comme en passant, toujours passant-et-nous attirant sur son passage. Oui, à la verticale de Jérusalem, du Mont des Oliviers, voici que s’élève l’horizon nouveau, le point Oméga dirait Teilhard, pour TOUT attirer à Lui.

Si l’Ascension nous ouvre le chemin du Ciel, c’est en nous apprenant à habiter la terre, en pèlerins et en témoins : pèlerins reliés, convoqués à la fraternité et au partage, et pour ce temps du témoignage de l’espérance.

Ce départ n’est pas une fuite. Le donateur s’efface pour que ne demeure que le DON. Le Don librement offert, refusant tout emprise. Il nous somme d’apprendre la chasteté, la délicatesse des mains du Crucifié : impossible, avec ces mains blessées, d’agripper, de faire d’une chose, de l’autre, une proie. Le Don-donné, l’Esprit, nous libère de la concupiscence, de l’avidité, pour nous reconnaître obligés par l’unique commandement : celui du mendiant, du faible, du pauvre à vêtir, du sans dignité à honorer. Pour suivre Jésus, il nous faudra donc reprendre inlassablement notre tâche d’homme fraternel, revenir à notre Galilée et y bâtir des ponts, y ouvrir des clairières de paix, fonder des lieux d’échange et de justice. Malheureux l’homme qui vivrait uniquement pour un bonheur futur sans en pressentir l’ébauche et l’atelier en cette vie. Malheureux l’homme qui ne sait pas le sens, le mystère, la beauté de l’Aujourd’hui. La Règle de Benoît nous rappelle que toute vérité d’ascension est vérité d’incarnation : les outils sont considérés à l’égal des vases de l’autel, et le commerce (équitable ! ) est la seule occasion où Benoît évoque la gloire.

L’espace ouvert devient ainsi celui du témoignage, selon la mission confiée à l’Eglise : celle de servir la rencontre, le dialogue du Salut ouvert entre Dieu et les hommes, tout homme de tout temps, culture et religion, en Jésus Verbe incarné.

Le Christ glorieux envoie enseigner : non pas faire de grand discours, mais in-segnare, faire signe… et il envoie des pauvres ! Quel corps missionnaire, en effet, ces onze pauvres hères, travaillés par le doute, à l’intelligence obtuse et l’espérance bien en chair, qui rêvent encore d’un royaume terrestre, d’une théocratie mondaine – dont l’histoire il est vrai, jusqu’à ce jour, n’a pas été avare. Ils ne sont plus les Douze de l’Israël messianique, le verus Israël, bergerie unique close sur son élection substitutive, mais onze –sans majuscule footballistique ! : douze moins un, complétude blessée.

Baptisez toutes les nations : la tâche est folle, assurément démesurée ! comment cela va-t-il se faire ? auraient pu demander les apôtres-en-herbe dans un éclair de lucidité. Et la réponse est la même qu’au commencement en Galilée, à l’heure de l’Annonciation, l’Esprit Saint viendra sur vous… vous allez être habités, hôtes d’une force qui est l’Amour et vous fera témoins intrépides de l’Amour en vérité…l’Amour Don et la Vérité Don, impossédable grâce, inlassable grâciement offert à des mendiants livrés au Souffle. Force dans la faiblesse, possession qui libère dans l’épreuve.

L’Eglise est jusqu’à la fin des temps Eglise de pauvres. L’actualité du Covid nous l’a un temps fait oublier. Elle a jeté un voile pudique sur les unes criardes des journaux, mais la venue imminente de l’Esprit de Vérité nous ramène au travail de la Vérité à faire, au sordide des abus. François nous l’a dit avec clarté, l’abus sexuel s’enracine dans un abus de pouvoir, un abus de conscience des maîtres d’une Vérité asservie à leurs appétits quitte à les habiller de mystique. Servir ou asservir. Promouvoir ou exploiter. On pourrait multiplier à l’envi les alternatives strictes qui se disputent nos cœurs mélangés. Habiter la terre en gardien, en frère, ou être missionné dans le Souffle-Don, il n’y a pas d’alternative : ici et là nous voici disciples du Crucifié en ascension jusqu’à la fin du monde.

Demandons cette grâce de vivre en état d’épiclèse, désinstallés, décentrés, enfantés par le Père des Pauvres.