Homélie pour le 7e Dimanche du Temps Pascal (24 mai 2020) par Frère Marie-Bruno

Jn 17,1b-11a

« Désormais, je ne suis plus dans le monde, eux, ils sont dans le monde« . Cette parole les disciples l’ont entendue au soir du Jeudi Saint, avant les événements qui allaient bouleverser le cours de leur vie, le cours de l’histoire. Ils n’en avaient alors certainement pas saisi toute la portée. C’est au soir de l’Ascension qu’ils en prendront la juste mesure en une rude expérience de la réalité. C’en était fini de la présence physique de Jésus, cette présence qui, après le jour de Pâques, les avait de nouveau galvanisés après les événements dramatiques du Vendredi Saint. Jésus a disparu à leurs yeux, il est retourné d’où il venait : d’auprès du Père. Il n’est plus dans le monde, alors qu’eux restent dans ce monde. Monde tout à la fois fascinant et effrayant. C’est à lui que Jésus, en les quittant, les avait envoyés : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples ». Voila ce qu’il leur était demandé, à eux, pauvre pécheurs de Galilée. Mission impossible ? Pourtant leur réaction n’est plus celle de la fuite, comme cela fut aux jours sombres de la passion et de la mort du Christ, où la panique les avait tous dispersés. Maintenant ils se sont retrouvés, et sont réunis ensemble. Mais ce n’est plus comme au soir de Pâques où ils avaient certes déjà reconstitué le groupe dispersé, mais c’était la peur qui les rassemblait : ils étaient enfermés, toutes portes closes, par peur des juifs, nous dit l’Évangile. Maintenant ce qui les rassemble, c’est leur foi en Jésus ressuscité et l’immense espérance qu’il a semé en leur cœur : « Je ne vous laisserai pas orphelins, je vous enverrai mon Esprit« . C’est dans son attente qu’ils sont réunis et ils la vive dans la prière. Avec Marie, elle en qui l’Esprit est déjà pleinement donné et pleinement accueilli. Elle qui communique silencieusement aux disciples de son Fils la disponibilité profonde à l’Esprit de Dieu, sans laquelle il n’y a pas de vraie prière. Il est permis d’imaginer que pendant ces 10 jours qu’ils vont passer ensemble dans l’attente du Don, ceux qui sont réunis au cénacle vont aussi revenir sur tout ce qu’ils ont vécu ces dernières années : leurs souvenirs des faits et gestes de Jésus, de ses enseignements, tout ce qu’ils avaient perçu de lui et sur lequel sa Résurrection d’entre les morts a poser un sceau d’authenticité. Tout cela ils vont le rassembler non pas comme un simple recueil du passé, mais comme le message, l’unique message qu’ils auront à transmettre au monde, et sur lequel repose notre foi. C’est donc dans le Cénacle qu’est née l’Eglise missionnaire. C’est de cette modeste pièce qu’est partie la proclamation de la Bonne Nouvelle qui allait se répandre dans le monde entier. Il fallait aux apôtres ce temps de retrait, de maturation intérieure, de relecture et de méditation, pour se rendre docile à l’Esprit qui allait agir comme le vent qui vient souffler sur les braises qui n’attendent que cela pour s’enflammer. Et réaliser que la mission que le Christ leur avait confiée de sortir de leur peur, d’aller de toutes les nations faire des disciples, ils ne pouvaient la vivre qu’en puisant dans la prière, la force de rester dans le monde pour y être les témoins de celui « qui a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils non pas pour juger le monde mais pour le sauver« . C’est ce à quoi nous sommes appelés, nous moines dont la vie est si semblable à celle des disciples au Cénacle. « Voila les dimensions de notre [monastère] ! Plus notre [monastère] est petit, plus notre vision doit être grande. Il faut avoir un esprit large et ouvert pour vivre au [monastère]. Ne permettons à rien de le restreindre à ce qui est moins que Christ. Faisons éclater sans pitié les cloisons de notre égoïsme, la préoccupation (même pieuse) que nous avons de nous-mêmes, les soucis de notre perfection, [de notre communauté], de notre Ordre, etc. Cherchons le Royaume de Dieu. Il est en nous. Vivons-y constamment. Soyons perdus à tout ce qui n’est pas Christ, comme aussi à nous-mêmes. La fréquentation de Dieu ne rétrécit pas le cœur mais le dilate; elle le rend capable de porter en Dieu lui-même les aspirations et les problèmes du monde, ainsi que les grandes intentions de l’Église » (d’après un chartreux).