Homélie pour la Pentecôte (31 mai 2020) par Frère Bernard

* Actes 2, 1-1 ____ * Romains 8, 8-17 * Jean 14, 15-26 _________

Vous connaissez tous, sans doute, la très belle fresque de Léonard de Vinci qui représente la dernière cène avec Jésus au milieu de ses apôtres. Quand arriva le moment de peindre Judas, l’artiste eut du mal à trouver un modèle représentatif du traître. Il s’en alla chercher dans les tavernes un visage qui, par sa laideur, lui permettrait de peindre la figure du renégat. Après des mois de recherche infructueuse, un jour enfin, le peintre crut avoir trouvé. Là-bas, dans un coin, il repère un visage portant les stigmates du vice. Léonard s’approche de l’homme et lui demande s’il accepterait de venir dans son atelier pour servir de modèle pour Judas. L’homme, silencieux, regarde fixement l’artiste. A la fin, il prend une lanterne, l’approche de son visage et dit : « Monsieur Léonard, tu ne me reconnais pas ? C’est moi qui ai posé pour toi lorsque tu peignais le visage de Jésus ? »

Et si tout était une question de regard ? Mais qui va éduquer notre regard? S’il est vrai que l’Esprit Saint nous enseignera tout et qu’Il nous fera souvenir de toutes les paroles de Jésus, alors il est urgent de nous laisser conduire par l’Esprit ! L’Évangile avec ses paradoxes nous invite à changer notre regard pour entendre les réalités du Royaume à leur juste mesure. Il vient bouleverser notre approche humaine des personnes, des événements et des choses. Tout doit être reconstruit à neuf. Que dire du bouleversement que s’apprête d’opérer en nous l’Esprit Saint et cela aujourd’hui même ? L’Esprit nous invite sans cesse à l’audace de croire éperdument. L’audace de la Foi crée littéralement un miracle : Dieu prend pour moi le visage que j’ose Lui donner. Plus c’est déraisonnable, plus c’est à la gloire du Père.

Même si notre temps de ténèbres s’acharne à détruire l’Espérance, même si le monde cerné par le malheur ne connaît plus que violence et massacre, le cri des opprimés sous la torture, la longue plainte des peuples affamés ; même si notre société sans regard secrète la solitude et l’indifférence ; même si pour tant d’entre nous l’échec et le chagrin, l’amour blessé ou l’amour impossible, l’injustice insolente ont creusé ces visages de l’attente que nul ne peut rejoindre, l’enfant malade et le vieillard abandonné; même si tout nous dit qu’il ne vaut pas de vivre voici que des Hommes et des Femmes, embrasés par le Feu de l’Esprit se dressent, même en pleine oppression, pour tailler à chacun une Liberté. Ils croient que la solidarité est capable de soulever les montagnes de l’inertie et des égoïsmes.

Saturés d’Esprit, des Hommes et des Femmes croient que l’Homme est fait pour construire et que rien, jamais, si les Hommes s’unissent pour lutter, ne pourra changer le monde en vaste terrain abandonné à la misère publique. Ils croient à la réussite du monde, et pour le prouver, ils donnent leur temps et leur vie. Ils disent : « le Christ nous a sauvés, il faut continuer ce qu’Il a fait. »

Inondés dans l’Esprit, des Hommes et des Femmes croient que la bienveillance peut vaincre le mépris et qu’aucune existence n’est condamnée à être une longue traversée solitaire. Ils croient que le don de soi soulève le monde hors de sa gangue d’égoïsme et que toute mort à soi, mystérieusement, arrache le monde à l’attraction du mal pour le placer définitivement sur la trajectoire de la miséricorde. Ils disent que l’Évangile, répandu par le Christ, est une irrésistible puissance de Libération.

Enivrés d’Esprit, des Hommes et des Femmes croient que la confiance de Dieu en l’Homme est inébranlable. Ils affirment que Dieu aime dans l’Homme ce qui est encore à naître et qu’Il sait que le négatif qui est en lui se changera en positif, que l’immaturité deviendra maturité, la dureté douceur, les ténèbres lumière, la cruauté douceur et larmes. Ils affirment que quelles que soient ses trahisons, ses révoltes, ses déceptions, même s’il a tout détruit, même s’il a tout raté, il peut encore lever son front humilié et découvrir dans la tendresse de l’Esprit créateur le monde nouveau qu’Il lui propose de créer encore pour réussir sa vie, fut-ce même sur son lit de mort. Oui, le soleil peut surgir de l’échec.

Baptisés dans l’Esprit, des Hommes et des Femmes croient de toute leur force que l’Esprit pèche toujours par excès de miséricorde. C’est pourquoi ils affirment que celui qui, après toute une vie de dérèglement, meurt du sida peut se lever et clamer à la face du monde : « que personne ne me méprise, je porte en ma chair les stigmates de Jésus. Si vous autres, vous voyez mes péchés plus que la gloire qui est en moi, vos propres yeux vous condamnent, vous n’êtes pas dans l’Amour. Si vous jugez le mal, vous n’êtes pas participants de l’innocence infinie de Dieu qui ne peut se repaître que de l’innocence et de la beauté qu’il y a en moi. Car moi, le pécheur blessé, incapable de surmonter mon état de péché, j’accomplis en moi ce qui manque au rayonnement de la gloire de Dieu. »

Illuminés par l’Esprit, des Hommes et des Femmes croient que du silence du sépulcre jaillit le cri de victoire. Ils affirment que nos visages sont porteurs d’une lumière que la mort ne pourra jamais éteindre car le Christ nous a introduit par sa résurrection dans une terre où nous pouvons respirer à l’abri des menaces de la mort, une terre de lumière que la mort ne foulera jamais, elle qui a tout écrasé sur son passage. Nous sommes des affranchis. Toute mort a mordu la poussière car sur les pas du Ressuscité jaillissent les fontaines de la Vie et la musique de la Vie éternelle est déjà commencée.

Ces Hommes et ces Femmes marqués de la brûlure limpide de l’Esprit sont fous. Sans eux, le monde mourrait , transi d’inanité et de froid. Une force irrésistible les pousse à aimer toujours plus haut. S’abandonnant aux rythmes de l’Esprit, tout le ciel par ces Hommes et ces Femmes, est enraciné en pleine terre. Nul ne sait le jour ni l’heure où paraît ce Feu jeté sur la terre. Ce peut être cet instant. A son divin toucher, tout regard est renouvelé. Tout parle soudain autrement là où l’esprit éclaire le Mystère du Père et du Fils. Toute audace vient de Lui. Il désaltère de sa paix tout Homme de Bonne Volonté en quête de Vérité. Le Feu de son regard sur notre amour incertain nous révèle que seul le regard d’amour est capable de tenir tête à la mort. Lovés dans la fente du coeur de leur Bien Aimé Seigneur, l’Esprit apprend à ces Hommes et à ces Femmes à lire ce coeur sans détourner les yeux. Ils nous révèlent ainsi que la contemplation chrétienne est le Feu de deux regards qui se dévorent par amour.

Ces Hommes et ces Femmes dévorés par le Feu de l’esprit sont bel et bien fous. Nous sommes de ce Peuple-là : nous croyons que Jésus le Christ, mort et ressuscité est l’avenir de la terre et des vivants de tous les temps. Viens Esprit Saint, force de Dieu qui se déploie dans la faiblesse, augmente et fortifie notre Foi. Amen