Homélie de Dom Godefroy pour le Sacré-Cœur (19 juin 2020)

…. « devenez mes disciples car je suis doux et humble de cœur »…

Comment ne pas être saisi, émerveillé, transi, en entendant ces mots. si nous réalisons Qui parle et ce qu’Il dit… Écoute, incline-toi mon pauvre cœur ombrageux, asthénique, apeuré, endurci, raidi sous d’impossibles fardeaux, prisonnier de ta triste fierté. Jésus te parle. Jésus se dit, Jésus se présente. Il te dit comment serait un cœur de chair, qui battrait de la plénitude de Dieu. C’est l’Unique du Père, c’est mon Seigneur et mon Dieu qui se confie, qui se confesse, qui te met en confidence de Son cœur. Écoute encore les mots de ce Cœur à sainte Marguerite-Marie – ils sont pour toi : « Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes. » Cor ad cor loquitur, « le cœur parle au cœur » nous rappelle la devise du Cardinal Newman. Et si nous n’entendons pas, ou si peu, n’est-ce pas que nous avons perdu le chemin de notre propre cœur, du centre profond de notre être, temple, refuge, sanctuaire non fait de main d’homme ?

« Je suis doux et humble de cœur » : tout autre que Lui qui oserait ces mots, les flétrirait aussitôt ; se rendrait ridicule ou odieux, serait aussitôt prié de se rhabiller, lui et son indécente prétention. Nos cœurs ont tant joué, flirté avec les contrefaçons d’humilité, que nous sommes devenus circonspects ;  nos yeux ont tant vu de loups âpres au gain et durs sous la peau d’agneau, on ne nous la fait plus…

Mais à entendre l’aveu de Jésus, c’est un abîme qui s’ouvre sous nos pieds. Les mots irradient d’un foyer profond, coulent comme un baume, une source qui lave, assouplit, désaltère. Nous sommes confondus, bouleversés par l’humilité du Fils, l’humilité de Dieu. Tout son mystère transparaît là : quand Dieu nous ouvre son cœur. Le coup de lance de Longin, pitoyable violence posthume, n’a pu que manifester ce que ce Cœur totalement humain et totalement divin brûlait de verser dans les nôtres. Frappez, à la porte de ce Cœur, avec vos mains meurtries, avec vos poings meurtriers, avec la pointe de vos cœurs assoiffés, il en jaillira toujours le sang et l’eau, le flot inextinguible de la miséricorde. Ce Cœur mendie des cœurs pour accepter le sien. Dieu supplie nos vieux cœurs blessés, racornis, aigris, alourdis de tristesse, de recevoir le don et l’onction, le passage pour l’éternelle fête, le parfum pour le festin des Noces.

Cette fête du Sacré-cœur –qui souffre sans doute d’une esthétique un peu jaunie, d’une indigestion de sulpicianisme poussé jusqu’au mauvais goût–, cette fête est en vérité du FEU, et d’un Feu capable de consumer allègrement jusqu’à cette esthétique-même. Il suffit pour le comprendre, d’écouter avec le cœur embrasé des mystiques.

Vous ne savez peut-être pas, chers Frères & Sœurs, et nous nous en souvenons trop rarement : bien avant sainte Faustine, bien avant le 17e de Saint Jean-Eudes, et Marguerite-Marie la Visitandine de Paray-le-Monial, bien avant les cœurs des martyrs de Vendée, la gandoura de Charles de Foucauld, et ceux qui ornaient les drapeaux français brodés au revers de l’uniforme bleu horizon sur la poitrine des poilus de 1914, ce Cœur a embrasé d’autres cœurs, semblables aux nôtres. « L’échange des cœurs », le don du Cœur de Jésus, a embrasé le cœur de nos Pères et Mères cistercien-ne-s : saint Bernard, Aelred, avaient bien préparé la voie. Mais ce sont nos grandes mystiques du XIIIe –les Gertrude, Lutgarde, Mechtilde-  qui ont vécu de plein pied dans ce mystère. Le mystique n’est pas un extraterrestre de la foi ; il vit comme nous le mystère, l’unique mystère de la foi. Son seul « privilège » est de le vivre les yeux ouverts, et cela aussi est pour nous, pour guider notre nuit. Le don du Cœur n’était-ce pas d’ailleurs la promesse explicite de Dieu par le prophète Ézéchiel ? J’ôterai votre cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair… N’est-ce pas la vision du Prophète Zacharie, accomplie sous les yeux de Jean, l’Évangéliste théologien : de son sein jailliront des fleuves d’eau vive… Écoutons : « Je suis doux et humble de cœur… »

L’Écriture dit de Moïse qu’il était le plus humble de tous les hommes. Le passage du Deutéronome qui nous a redit, par sa voix, la béatitude des tout- petits, peut ajuster ce matin l’oreille de notre cœur : Ce n’est pas que vous soyez les plus forts, les plus intelligents, ou nombreux… ce n’est pas par vos succès que vous avez gagné l’amour. C’est parce que vous êtes le plus petit de tous les peuples, que l’Amour s’est complu en vous… Voilà ce que nous avons tant de mal à entendre, nous les hommes, les mâles, mais peut-être aussi celles qui se laissent hypnotiser par les modèles sociologiques masculins de réussite. Moïse suggère deux voies pour que l’humilité nous ramène à notre cœur : nous rappeler d’où nous venons, ce temps où nous n’étions pas, où d’autres, nos Pères, éveillaient le monde à la culture et à la foi ; et puis nous rappeler ce que nous serons au regard de 1000 générations dans l’avenir (si nous leur aurons laissé un coin de terre habitable)… semblable sans doute au regard que nous-mêmes portons sur les australopithèques ou les pithécanthropes.

Seuls les tout-petits et ceux qui leurs ressemblent entrent dans le Royaume de ce Cœur. Il nous faut souvent bien des humiliations, bien des Coronavirus et autres claques de la vie, pour nous ramener à ce lieu, ce seuil de la béatitude. Pour laisser tomber nos échelles, de valeurs, de sainteté, de mystique et laisser la grâce nous cueillir, nous faire grâce. Car comment l’Amour pourrait-il nous commander l’Amour, -jusqu’au pardon, jusqu’à l’ennemi-, s’il ne nous donnait son Cœur ?

Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes…

Seigneur Jésus, doux et humble de cœur, rends nos cœurs semblables au tien. Donne-nous ton Cœur et nous saurons aimer. AMEN