Homélie pour le 18e Dimanche du Temps Ordinaire -A- (2 août 2020) par le P. Benoît Standaert

Bien chers frères et sœurs,

C’est le prophète isaïen qui donne le ton, aujourd’hui : « Venez acheter ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, de l’eau, du vin, du lait, sans argent, sans rien payer ! Ecoutez-moi bien et vous mangerez de bonnes choses ! Venez à moi ! Ecoutez et vous vivrez ! »

Voilà des accents tout de même remarquables. Le prophète traverse la ville et lance ses oracles comme fait un vendeur d’eau à tout venant. Avec la canicule actuelle, comme il serait le bienvenu, non ?

Or il le fait gratuitement et rappelle la bonne logique : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas ? Vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? »

Dieu veut nourrir, rassasier, combler, donner à vivre tant et plus ! Mais trouve-t-il une oreille qui veuille bien l’écouter et l’entendre jusqu’au bout, un cœur suffisamment dégagé et ouvert pour le comprendre et se réjouir en lui ?

Le psaume 144 rappelle la grande foi mosaïque : « Dieu est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. Sa bonté est pour tous, sa tendresse pour toutes ses œuvres ». Le poète-théologien précise : « Tu donnes la nourriture au temps voulu, tu ouvres ta main et tu rassasies tout vivant à plaisir » ! Ainsi est notre Dieu, depuis toujours et à toujours ! Mais est-ce également notre expérience? Écoutons-nous suffisamment bien pour rejoindre une vue comparable à celle du prophète et du psalmiste : « Tu ouvres ta main, tu rassasies tout vivant à plaisir ! » Sommes-nous au quotidien en alliance avec un tel Dieu, révélé à Moïse, à David, à Isaïe ?

Vient alors la voix de saint Paul. Depuis le début du mois de juillet on reste dans le même chapitre 8 de la Lettre aux Romains. Chaque dimanche un petit fragment ! Ce chapitre est la grande synthèse de l’apôtre. Il vaut la peine de le relire en entier, régulièrement, jusqu’à connaître cette page par cœur ! Tout y trouve une place : la foi, la justice, la prière et le désir, l’espérance et la charité, tout le cosmos en gémissement et toute l’histoire du salut récapitulée en quatre, cinq verbes essentiels, aboutissant dans notre glorification en Christ Jésus, « l’aîné d’une multitude de frères et de sœurs » ! Cela, c’était dimanche dernier. Aujourd’hui, c’est la remarquable péroraison qui clôture les huit premiers chapitres de l’épître. Un seul refrain retentit à plusieurs reprises : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? » Rien, absolument rien ne pourra nous séparer de cet amour révélé : ni la détresse, ni l’angoisse, ni la persécution ni la faim, ni le dénuement ni le danger, pas même le glaive ! Rien ne pourra nous séparer de cet amour christique. La liste est impressionnante : elle compte sept réalités contraires. Paul les a toutes rencontrées sauf la dernière, le glaive… Il écrit aux Romains, or c’est là qu’il trouvera la mort, et la mort par le glaive ! Le pressent-il déjà ? Mais il renchérit : de tout cela nous sommes super-vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés ! La grande chose : c’est d’être aimé ! C’est ce qu’il a découvert sur le chemin Damas. Il était plein de haine, mais Jésus lui a parlé sans le juger mais en l’aimant… Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ?…

Et de conclure : « Ni la mort ni la vie, ni les anges ni les principautés, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissance ni les hauteurs ni les abîmes, ni aucune autre créature » – si vous comptez bien, cela fait dix réalités qui se joignent aux sept autres ! – « rien, absolument rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Christ Jésus notre Seigneur » !

Voilà une belle péroraison, peut-être bien la plus belle de tout le NT ! Saint Benoît cite ce passage, dans le 4e degré d’humilité ! Ce degré qu’on a appelé la nuit du moine bénédictin, quand tout devient sombre à cause des injures et des injustices, des faux frères… Quand cela arrive, et cela arrive et saint Benoît ne dit nulle part : cela n’arrivera pas, jamais de la vie ! Quand cela arrive, embrassons la réalité avec patience et humilité, dit saint Benoît, silencieusement, sûrs avec saint Paul qu’ « en tout cela nous serons super-vainqueurs grâce à Celui qui nous a aimés ». « Ne rien préférer à l’amour du Christ », est la devise bénédictine. Aimer le Christ par-dessus tout certes, mais aussi et plus encore vivre en se sachant aimé par lui : « l’amour du Christ », c’est l’amour qu’il nous porte par-dessus tout ! Belle inversion, pleine de sens.

Venons-en à l’évangile ! « L’homme ne vit pas seulement de pain… », disait le verset de l’Alléluia !

Jésus accomplit un mouvement de retrait après la très mauvaise nouvelle à propos de son prédécesseur. On a tué son maître, le Baptiste… Ce mouvement toutefois échoue. Il veut partir à l’écart, et voilà qu’il attire de toutes parts. C’est très fréquent en Matthieu : Jésus attire, il exerce la mission par attraction !

Les disciples, dans leur sagesse pratique, stipulent des règles : « L’heure est avancée, l’endroit est désert ! Renvoie-les dans les villages d’alentour s’acheter de la nourriture! » La réaction de Jésus surprend tout le monde : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! ». Ils n’ont presque rien, mais voilà : il prend le pain, prononce la bénédiction et fait la fraction, il partage aux disciples qui, eux, distribuent à la foule, et tous mangent, à satiété. Il y a même du reste : 12 paniers pleins ! Sans commentaire, sans réaction.

Mais tout de même : émerveillons-nous, dans un lieu désert, donner à manger, et abondamment – pain et poisson – quelle fête !

Qu’est-ce qui s’annonce ici ? Une plénitude qui rappelle les origines : Moïse au désert, avec la manne, ou Élisée avec les cinq pains d’orge… Une plénitude telle fut en réalité déjà évoquée par les prophètes, notamment Isaïe. Un jour on mangera, on boira, on connaîtra la fête totale, ouverte à tous, même pour ceux qui n’ont rien, fête gratuite et surabondante. « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas… ? »

Notons qu’il s’agit d’un geste cher aux évangélistes. Tous les quatre en parlent, et l’événement connaît au moins six variantes du même récit ! Or il s’agit de bien le comprendre, lit-on dans le premier évangile ! « Ne comprenez-vous pas encore ? Avez-vous des yeux… avez-vous des oreilles… est-ce que vous ne vous rappelez pas, pour les cinq mille et pour les quatre mille… ne comprenez-vous pas encore ?! »

Le geste demande à être compris, interprété, comme significatif de quoi, de qui ? Oui, en ce geste de Jésus, Dieu agit, le Règne se manifeste, la proximité divine est imminente, oui déjà là. Conduisons-nous donc en conséquence.

Chers frères et sœurs,

Vivre la fête, l’événement de grâce, dans des gestes de partage, de table ouverte, dans la communion gratuite. Écoutons l’évangile et écoutons notre cœur : introduisons partout quelque émerveillement, en contemplant la surabondance divine. Devenons eucharistiques en rendant grâces en toute circonstance. Si tout est grâce, notre vécu est appelé à devenir en tout : action de grâces, eucharistie. Redécouvrons cela ce midi à table, et tout au long de cette période dite de vacances. Respectons, certes, les règles de confinement dans le déconfinement, mais demeurons tout autant ouverts et non pas timides ou honteux, incapables de gestes doux et souriants, enjoués et pleins de tendresse. Le « Donnez-leur vous-mêmes à manger » doit traverser toute contrainte extérieure ou intérieure, comme le cri du prophète isaïen : Venez et mangez, sans argent, sans payer ; ou le rebondissement victorieux de l’Apôtre. Soyons plus que jamais « évangile », soyons en tout eucharistiques. Amen.