Homélie de Dom Godefroy pour la Fête de la Croix glorieuse (14 septembre 2020)

« Dieu a tant AIME le monde qu’il a DONNE son Fils unique… »

Nicodème a depuis longtemps disparu de la scène quand ces mots allument une clarté d’aurore au cœur de la nuit. Ces mots, ils sont pour nous, lumière pour notre route, joie pour notre cœur.

« Dieu a tant AIME le monde qu’il a DONNE son Fils unique… »

En vénérant aujourd’hui la Croix du Seigneur Jésus, nous y reconnaissons l’épiphanie de l’Amour ; et à l’unisson de la liturgie d’orient et d’occident nous pouvons chanter « nous t’adorons et te bénissons, parce que tu as sauvé le monde par ta sainte croix ». Le danger serait de laisser l’habitude, la lassitude, en émousser le scandale, la folie du Logos tou staurou, de « la Parole/Logos de la Croix » comme dit Paul. 17 siècles d’art religieux ne nous aident guère, 17 siècles de croix de procession rutilantes de perles et de rubis, jusqu’aux bijoux Gucci et autres -dont se parent même les chanteurs que l’on dirait « les moins catho »  ou du moins qui nous semblent « en grand besoin de salut » -, nous ont fait oublier que si pendant 3 siècles les chrétiens ont usé de bien des symboles pour dire leur foi (poisson, ancre, navire, pasteur, le Christ en jeune homme imberbe),  jamais pendant ces 3 siècles, ils n’ont osé représenter le Crucifié : parce que la Croix, comme supplice infamant, atroce, était encore d’une cruelle actualité dans l’Empire romain. Imaginez avoir en pendentif une guillotine ou une chaise électrique… La Croix, scandale et folie. Folie de l’Amour, sagesse divine, scandaleuse pour la sagesse trop humaine.

« Dieu a tant aimé le monde qu’il a DONNE son Fils unique ».

DIEU est Amour, il sauve parce qu’il aime, il sauve comme il est, en donnant, en se donnant. La Croix épiphanie de l’Amour, est aussi l’épiphanie du Don.

Je citais l’autre jour les mots de Mère Teresa : « Aimer c’est donner jusqu’à ressentir la douleur. » Douleur de la compassion, de celui qui se fait proche, qui se fait une seule chose avec celui qui souffre.

La Croix est l’expression paradoxale du Visage du Père –Jésus- qui s’est abaissé jusqu’à la souffrance extrême, pour participer à la souffrance des hommes. Non pas que la souffrance sauve –c’est l’Amour qui sauve, en venant nous chercher là où nous sommes. Lui qui aurait pu subvenir, s’épargner la peine, il a voulu venir –venire voluit qui subvenire potuit dit le magnifique latin de Bernard (3e Vig. Nat.). Et la beauté de la forme nous introduit à la paradoxale beauté du Crucifié. Si toute l’histoire de la philosophie –qui commence lorsque l’homme lève la tête vers le Divin qu’il n’est pas-, si avec notre raison humaine, il nous faut dire que Dieu est impassible, toute la révélation et la Croix ! nous le montrent librement capable de compassion (vous aurez là encore reconnu Bernard, et ce qui est sans doute le grand coup de génie de sa théologie).

Dieu avait arrêté le bras meurtrier d’Abraham contre son fils, car Lui seul devait ne pas épargner son propre fils, son agapetos, son bien aimé. Lui seul pouvait aller jusqu’au bout de l’Amour, se donner en donnant son propre fils, sa propre vie. Nulle barbarie ici, mais la folie, la souveraine libéralité de l’Amour, du vivant qui se dit en se donnant.

L’Amour –nous le savons d’expérience- aspire au tout, au pour toujours, à la totalité : et pour le mode humain d’être, c’est la mort qui scelle le tout d’une vie, la mort et sa terrible impasse, là où précisément la Pâque d’Amour a fait brèche.

Le Fils parole du Père dans la chair, dans notre humanité fragile, ne s’est pas fait l’Harpagon de sa divinité, n’a pas épargné sa propre Vie, son être Un avec le Père. Il a aimé, jusqu’à la fin.  Jusqu’à la grande déchirure de la mort il s’est donné. Il a témoigné de l’Amour irrévocable du Père pour ses enfants.

« Toute la vie de Jésus est comme une grande confession, disait en substance Adrienne von Speyr, et la Croix en est le sommet ». Et il faut entendre cette confession au sens intégral, double : confession du Père par le Fils, parfaite expression de son Amour sauveur, et, indissociablement, confession de l’humanité pécheresse, perdue et ainsi retrouvée. Le sommet de la Croix est aussi le sommet de la Joie : celle de celui qui n’est pas venu pour juger le monde mais le réconcilier avec Lui, la joie du Père qui retrouve ses enfants. Oui, du haut de la croix le seul Juste –Lui qui porte le péché du monde-, déclare l’innocence de l’homme. Le Père n’a pas d’autre parole que l’Amour. En son fils il l’a prononcée jusqu’à la fin, pour l’éternité.

L’Accusateur c’est un autre, et trop souvent nous-mêmes : malades, qui pensons nous justifier en accusant, abusés par le murmure de l’Accusateur. C’est que nous n’entendons plus au fond du silence de nos cœurs, la voix qui nous embrasse et nous absout. La seule voix qui nous libère dans nos compromissions avec le mal : « Tu es mon Fils, mon bien aimé. »  Pour nous le dire sans voile, Christ s’est laissé accuser, condamner, Il est mort en maudit, aux yeux de la Loi de sainteté, rejeté par son peuple, condamné par la sagesse du monde qui est folie aux yeux de l’Amour. Désormais, nous le savons, rien ne pourra nous séparer de l’Amour du Père qui est dans la Croix du Christ Jésus.

Sur la Croix, Il a fait de la mort-même un Don. Il a donné à la mort la forme de la Vie, de l’Amour qui est Don de soi pour la vie de l’autre.

La Parole de la Croix, folie de l’Amour, est vivante et efficace : elle dit ce qu’elle fait et fait ce qu’elle dit.  De signe de croix en signe de croix, d’eucharistie en eucharistie, elle nous configure, elle fait de nous des êtres debout, fils et filles aimés du Père,  les bras grand ouverts : à l’infini –au concret- de nos frères, désarmés, libres pour aimer.

Désormais, tout contribue à la configuration, au salut de ceux qui aiment Dieu. La Croix est vivante, elle nous est donnée, pour y plonger toute les nôtres. Le Covid, la maladie psychique, la débilitation de nos corps, la mort, sont désormais le lieu où la Résurrection déploie sa puissance. Douleurs d’un enfantement auquel il nous est demandé de consentir. Il n’y a pas de véritable amour de DIEU sans un consentement sans réserve à la mort, écrivait avec force F. Luc, le toubib de Tibhirine.

Qu’il nous aide à entendre au plus profond de notre être l’unique Evangile : « DIEU a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique »…