Homélie de Dom Godefroy pour le XXVIIIe Dimanche du Temps Ordinaire -A- (11 octobre 2020)

« et la salle de noces fut remplie de convives… »
« et la salle de noces fut remplie de convives… » (suite)

Matthieu 22, 1-14

Un repas, voilà chers Frères et Sœurs le fil rouge que nous proposent les lectures de ce dimanche. Il faut peut-être avoir séjourné dans les favelas de Rio, les bidonvilles de Kinshasa ou ailleurs, pour redécouvrir la profondeur, la merveille quotidienne que représentent nos repas ; et prendre conscience, au passage, de notre situation de privilégiés –souvent hélas gaspilleurs. Un repas, un festin. C’est ce moment privilégié de la convivialité, ce moment qui nous est presque devenu étranger –en tous cas aux jeunes générations, aux citadins- dans cette culture du fast-food, cette culture qui a mis au premier plan de la table familiale l’écran de télévision, bientôt démultiplié : chacun son smartphone, et chacun sa conversation.  

Le repas qui nous est présenté ici, c’est autre chose. C’est bien cette commensalité –être ensemble au repas-, qui est promesse de communion. C’est ce lieu, tout bonnement humain, où l’on expérimente que nous sommes frères –Fratelli tutti – au risque de plagier quelqu’un ! Oui, nous sommes autour de la table frères et sœurs de cette humanité commune, et donc frères et sœurs de besoin, de fragilité, mais aussi de cette joie de satisfaire ensemble une même faim. Le repas quand il est humain, social, familial, communautaire, c’est bien plus que des râteliers juxtaposés où les estomacs, les égoïsmes se rassasient et s’ignorent. Il instaure un certain ordre. Il y a dans le repas, tout ce jeu –que nous oublions un peu parce qu’il est quotidien- d’attention, de service (servir et être servi tour à tour), ce jeu aussi de la parole, qui s’inaugure par la parole de bénédiction, la bonne parole, le bien dire, bref tout ce qui en fait un acte profondément humain et fondateur de l’humanité. Pour l’être pleinement, humain, il lui faut aussi cette ouverture, cette place laissée à l’hôte, migrant pakistanais ou voisin de palier esseulé, qui est toujours reçu comme « l’envoyé ». Et puis quand c’est un repas de de fête, il y a cette abondance et le soin de la préparation – les maîtresses de maison savent mettre petits plats dans les grands-, pour souligner cette joie, en faire  une véritable célébration de l’humanité.

Rien d’étonnant donc que les hommes de la Bible, quand ils veulent décrire le projet de Dieu avec les hommes, cette Alliance, ils privilégient l’image d’un grand festin. Et ce n’est pas un repas végétalien, low fat et sans alcool, mais un festin à la Astérix (pour les références gauloises) de viandes succulentes, des bœufs entiers et des méchouis de mouton, arrosés de vins délicieux. Nous avons entendu cette image du Prophète IsaÏe en 1ère lecture, « Le SEIGNEUR de l’univers, préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés ».  Le Prophète cherche à dire l’inouï, l’ineffable qu’il balbutie, ce qu’il pressent de l’accomplissement du dessein de Dieu, à l’heure même où l’Exil a effacé l’horizon de l’espérance, où la terre de la promesse est un souvenir dévasté ; il envisage même dans ce moment de convivialité universelle et d’abondance à la table du Seigneur, la fin de toute souffrances, la fin du pouvoir de la mort, ce que nous connaissons dans la Résurrection.

Il suffit de parcourir les Evangiles pour s’apercevoir que Jésus aimait la table, la convivialité de nos tables humaines, jusqu’à l’ultime désir de la table pascale, à l’heure du repas-testament, la Cène : « j’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous ». Jésus était souvent invité, Jésus a fait de la table, de nos tables le cœur, la plaque tournante, de son activité missionnaire, au point qu’on lui a reproché vertement de ne pas jeûner –il faisait pâle figure, à côté de Jean-Baptiste, l’ascète du désert. On l’a même traité de glouton et d’ivrogne, et il s’est défendu en disant qu’on ne peut pas jeûner aux jours des noces, car c’étaient bien des noces, les noces de Dieu et de l’humanité, qui s’inauguraient dans son ministère, dans sa prédication. Des noces: le mot revient dans notre Evangile avec insistance. 7 fois nous l’avons entendu dans la parabole. Une parabole, parce que là encore, il s’agit de dire l’ineffable. Il s’agit de parler de cette nouveauté qui advient, en Jésus, Lui, l’Epoux, le Fils Bien Aimé. « Le Royaume de Dieu est semblable à un roi qui pour partager sa joie des noces de son fils, organise un festin ». Le Royaume, c’est donc autre chose qu’une chose, un territoire… Quand on parle du Royaume il en va toujours de quelqu’un. Ce roi –Dieu  en habit de parabole, sil l’on veut – qui désire avec insistance, jusqu’à la folie, partager le meilleur de ce qu’il a, le meilleur de ce qu’il est, sa joie, la joie de son Fils. On peut se demander dans la parabole, où est l’épouse ? Qui est l’épouse ? Ne serait-ce pas nous, Frères et Sœurs, l’Epousée de ces noces ? Car au fond le Royaume, n’est-ce pas cela, cette relation qui engendre la vie, cette communion, cette intimité avec Dieu, qui faisait s’écrier le Psalmiste (au milieu du Ps 22)  « Tu es avec moi ». Et cette union au Père fonde notre fraternité, celle qui nous rassemble à la même table d’humanité. Ce que la dernière encyclique du Pape François nous redit avec force.

Avons-nous entendu ce désir intense du roi de voir remplie la salle des noces, de pouvoir partager, laisser déborder sa Joie ? Peut-être notre oreille s’est-elle fermée, parce que, c’est vrai, le scenario connaît bien des étrangetés, et des revirements, des épisodes qui nous semblent peu évangéliques. Nous sommes dans cette parabole un peu comme dans un rêve, où tout peut basculer soudainement en cauchemar, où le temps et l’espace ont une plasticité étonnante : le rôti n’a pas eu le temps de refroidir pendant qu’on organisait cette expédition militaire punitive contre la ville ! Et puis il y a ce retournement final qui nous heurte, cette inspection et cette expulsion du pauvre bougre qui n’avait pas demandé à entrer, mais n’avait pas enfilé son vêtement de fête. (Mais n’est-ce pas son mutisme devant celui qui l’appelle « ami » qui l’exclut du festin ?)

La Parole parle par son Dire, par ses images, par ses mots, mais plus encore elle nous parle par notre oreille –par notre manière de l’entendre, de nous y situer, d’y habiter. Car les paraboles nous embarquent, elles nous requièrent, un peu à notre insu, et nous tendent ainsi un miroir. La fin de l’histoire, entendons le sens de la parabole, nous met en jeu, nous implique, nous met en cause. Vous vous rappelez dimanche dernier la fin de la parabole des vignerons homicides, où Jésus donnait le dernier mot à ses interlocuteurs : « quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » Et Jésus ne cautionnait absolument pas la réponse vengeresse mais il interrogeait « N’avez-vous pas lu dans l’Ecriture ? », et il annonçait un retournement inouï.

La nouveauté du Royaume, la révélation ineffable du Visage du Père, de l’hospitalité trinitaire, doit se frayer un chemin dans les méandres du vieux monde, de notre vieil homme, de notre imagination sclérosée. Elle doit faire éclater les mots et les images, même les plus belles. L’inouï de l’Amour parce qu’il est Divin, heurte au passage et révèle mes ambivalences, mes refus, mes peurs, ma cruauté, parfois. Pour entendre l’Evangile comme Evangile, il nous faut rejoindre ce point d’une écoute vierge, ce point de tous les ajustements qu’est la Croix :  là où l’Amour, librement, s’incline devant notre liberté, là où le roi se fait serviteur, se met à nos pieds, lave nos peurs, essuie nos refus : car c’est bien nous qui en vérité, sommes tout-puissants devant l’Amour désarmé, totalement offert, serviteur. Oui inlassablement Dieu invite. Dieu s’offre librement, gratuitement, assidument. Le danger est toujours de laisser notre tristesse et nos peurs, leur violence, pervertir le Don et le message, faire de la victoire du Crucifié une revanche mondaine, faire du martyre un accusateur, et demain un bourreau. L’Histoire l’a hélas souvent montré. Sur le corps meurtri, broyé, se découvre la totale innocence de Dieu, et la souveraine gratuité du Don : ma vie nul ne la prend, mon Père vous la verse. Voilà la Bonne Nouvelle dont notre vieux monde a besoin.

Ne cherchons pas dans la parabole, une leçon de morale. Certes, il s’agit bien de nous, disciples-serviteurs qui pour être messagers, missionnaires, devons être habillés d’évangile, habillés du Christ. C’est là notre vêtement de noces. Avec Lui, ce sont nos vies qui parlent, qui avec Lui invitent, avec Lui appellent et attirent. Et pour cela, il nous faut inlassablement lire et relire l’évangile, tout l’évangile, et le relire de ce point d’écoute virginal, avec une oreille mariale, pour nous laisser chaque jour inspirer par ce que nous lisons, jusqu’à vivre les sentiments qui sont dans le Christ Jésus. Saint Paul nous le rappelait hier : « Par le baptême vous avez revêtu le Christ.» Ce n’est pas rien. C’est aussi léger comme un souffle, un parfum d’amitié, une musique de liberté, mais c’est aussi une vigueur qui brave sans provocation ni ressentiment tous les conformismes mondains, et la douce violence d’un désir de partager à tous la joie du festin.

Au moment de nous approcher de la table des noces, demandons au Seigneur de ressourcer notre joie de disciple, de faire de nous des missionnaires de l’Amour.