Homélie de Dom Godefroy pour le Jour de Pâques – (17 avril 2022)

Lectures : Actes des Apôtres 10, 34a-37-43 ; 1 Corinthiens 5,6b-8 ; Evangile selon saint Jean 20, 1-9

Christ est ressuscité, Alléluia. La pierre a été roulée, celle de nos tristesses de nos désespoirs, de nos souffrances et de nos empêtrements dans le mal. La pierre a été roulée, la Joie est née dans le monde.

Voici le premier Jour du monde nouveau, mais ils sont ténus, inattendus les signes de son aurore, bruissante de courses et de désir, -il est assez inédit qu’un cimetière suscite tant de hâte 3 jours après une mise en terre ! Dès l’orée de cet Evangile c’est même notre langage frémit, les mots tressaillent sous le murmure d’un souffle d’aurore Te mia tôn sabbatôn –« le premier des sabbats » les mots trébuchent et pointent vers ce 8e jour auquel toute la création aspire, gémissant vers son accomplissement filiale. Les mots ne sont pas encore là, pour dire l’inouï advenu cette nuit –et à vrai dire ils défailliront toujours sous la poussée du Novum et il faudra pour moins mal dire les multiplier : réveil, relevailles, résurrection, naissance… On le perçoit à des signes ténus des craquellements dans le tissu du vieux monde, des fissures autour de cet évidement, du trou exorbité de la tombe à la pierre roulé : évidence de l’Absence. Jésus-visiblement n’est pas là. Et s’il se cache c’est d’abord pour que nous le cherchions. Au jeu divin de l’Amour, le plus précieux, le plus fécond, s’enveloppe de pudeur.  Et c’est dans la nuit de l’homme que Dieu accomplit ses œuvres les plus grandes œuvres qui l’éveillent à l’Amour et lui ouvrent un chemin de naissance.

Au cœur qui saigne et veut aimer encore, à la raison qui cherche, le vide est insupportable, comme l’est le long sabbat du Samedi Saint. A peine celui-ci terminé voici que l’amour d’une femme tôt levé, vient au tombeau précédant l’aurore. Elle ignore certes que le soleil du Ressuscité l’a devancée. Quelle intuition alors lui fait presser le pas dans les lambeaux de la nuit, sinon l’amour ? elle avait pourtant vu le supplice, et déposer le corps, et sceller le tombeau : l’insoulevable pierre lui barrerait le passage. Et voilà que l’obscur sépulcre a laissé échapper l’aurore et ce corps où elle germait. Pour une naissance il était juste qu’une femme, la première, se mette en route.

Dans cette lumière d’aurore, j’aimerais saisir avec vous quelques notes qui réveillent notre joie d’être Eglise. Il nous est bon en ce jour nouveau où tout tressaille de la joie neuve, de rêver à notre Eglise comme une Eglise d’aurore, d’en discerner les traits dans notre Evangile, d’y ressourcer notre espérance.

La Femme première levée et mise en quête du Bien aimé nous rappelle que l’Eglise se dit au féminin. Elle vit et elle annonce la joie d’une naissance. Elle n’est d’abord ni une ONG, ni une institution, mais l’Epouse de son Seigneur. Marie la mère du Fils que Dieu nous donne en est la figure et l’icône. Et cette autre Marie de ce matin, la Magdeleine, la pécheresse, vit désormais de cette même grâce pascale qui dès sa conception a comblé la mère virginale. Au pied de la Croix, la Mère était là –quand Pierre et les autres ne l’étaient pas- pour recueillir le Don et le Souffle remis. Que serait-il advenu du Don si elle ne l’avait reçu ? Elle a recueilli en sa coupe le flot de vie nouvelle, eau et sang, dont ne cesse de renaître l’Eglise. Et ce matin la femme éplorée en vit déjà, encore qu’obscurément. Sa quête nous rappelle que le Don est moins fait pour être possédé, que pour être donné, accueilli en le partageant, et en le cherchant encore : Marie rallie les disciples à sa quête, à leur mission d’éveiller le monde à son aurore, en disciples missionnaires.

Il y a aussi cette note légère d’une course d’aurore: ils couraient tous les deux ensemble… Pierre le chef des apôtres, renégat, et le disciple que Jésus aimait. Belle image de notre Eglise en ce temps où mise à nue dans ses plaies, empêtrée dans les scandales et les abus, le Covid et les impératifs sanitaires, elle peine un peu à se redécouvrir synodale. Marcher ensemble. notre Evangile nous suggère même une course, comme saint Benoît dans son prologue n’hésite pas à inviter à la course le candidat à la renaissance pascale dans la vie commune ! courir mais avec gravité dit-il, celle de l’attention au mystère, à l’Autre et au frère. Vous me direz que l’on a pas l’impression que l’on court beaucoup à la Curie, dans nos paroisses, notre Eglise… C’est qu’il faut s’entendre sur cette course, et comprendre ce ensemble.

Les plus jeune s’est aussi révélé le plus rapide mais s’agissant du disciple que Jésus aimait, il est surtout le mieux aimant. Qu’il aime, cela se voit dans cette révérence où il s’efface devant le plus ancien. La synodalité de communion à laquelle nous sommes appelés sollicite une telle attention; elle est l’art difficile et la grâce du marcher ensemble, d’une communion pérégrinante qui rallie, relie pour une écoute commune les éclaireurs de pointe, les traînards, les tradis et les chacha, les pasteurs et les brebis, ce peuple de millions d’âmes répandu à travers le monde entier qui reconnaît dans le successeur de Pierre le gardien de la foi et de l’unité, troupeau qui n’aime pas trop qu’on lui renvoie une image bêlante, à juste titre, puisqu’il a reçu l’onction de Joie prophétique, sacerdotale, royale, celle du Christ ! Et il est d’abord ce corps en travail d’enfantement où tous les membres ont leur place, leur fonction, et ceux qu’aucune dignité ne signale sont à entourer de plus de prévenances nous dit Paul. L’attention à l’autre pour discerner l’aujourd’hui du Chemin, dire la Foi de toujours dans les mots d’aujourd’hui, tout cela fait aussi grandir la foi, dans la communication des dons -la communion des saints, au sens premier c’est cela-, et c’est bien l’Amour qui est le but de la marche commune, qui nous fait courir.

C’est aussi le cœur éveillé, le mieux aimant qui devance dans l’ordre de la Foi. Il vit et il crut. Durant le repas d’à-Dieu c’est ce disciple qui avait reposé sur la poitrine de Jésus, litt. en to kolpo tou Iesou dans le sein Jésus, comme le Fils est dans le sein du Père (Jn 1,18). Ce contact du cœur brûlant du Don a laissé l’empreinte d’un amour abbyssal et d’une folle espérance. Et l’anonymat du disciple bien aimé s’offre comme une porte pour nous, pour entrer dans le récit, dans l’aventure d’être ainsi aimés, mis en route vers notre naissance. Une étincelle, un signe a suffit à ranimer le Feu. Il vit et il crut. Il vit gravées en son cœur les paroles ressuscitées que tant de fois le Maître  avait dites : je m’en vais, et où je vais vous ne pouvez encore venir ; je pars vous préparer une place… le signe c’est cette paix que respire le lieu éventré de la mort. Nul trace ici d’enlèvement, de violence ou de désordre. « Paix » sera bientôt le mot de Passe, la salutation du Ressuscité. Et c’est cette Paix que l’Eglise est appelée à annoncer au monde, coopérant avec tous les fils de Dieu qui s’ignorent, les artisans de Paix.

Si les mots défaillent à dire la nouveauté du jour, la mystérieuse traversée de cette nuit, c’est aussi qu’il faut les jeter comme un pont sur l’abîme des souffrances qui meurtrissent ce monde : est-ce qu’ils tiennent, nos mots de Pâques, dans la mémoire brulante de l’enfer des camps, la mémoire lacérée des corps violés, abusés, torturés, le souvenir lancinant des décombres ensevelissant les martyrs de Marioupol ou de Butcha ? « L’aube se lève à peine, serait-ce l’espérance ? » demandait Geneviève-Anthonioz de Gaulle, rescapée des camps de la mort. Oui, nous le savons, les mots de l’espérance doivent passer au crible de l’abîme, face à l’obscur du tombeau.

Nous avons souvent, en fait de Résurrection, imaginé des scénarios tonitruants, la revanche guerrière de l’Agneau. Je me rappelle d’un jeune volontaire chrétien venu en Syrie soutenir nos frères d’Orient qui s’étonnait qu’on ne présente pas saint Michel avec un lance-roquette. Têtu jusqu’au-delà de la mort l’Amour est désarmé. A l’aube de l’espérance, Jésus se cache. Mais quand il paraîtra son corps portera comme trophées de sa victoire, les plaies glorieuses de son Amour crucifié.

La nouveauté se dit dans d’imperceptibles signes : le sourire d’un vieillard, l’entêtement d’une espérance, d’une chanson enfantine ou d’un Alléluia répété à l’envi, un peu de pain rompu et puis cette révérence où le plus leste s’efface devant le plus ancien. C’est bien dans la manière de l’humble pèlerin d’Emmaüs et l’éclat du monde nouveau échappera toujours à ceux qui refuse d’ouvrir les yeux au-delà de nos horizons. Plus grand le Don plus pauvre sont les signes : tel est la loi de l’Amour. Mais en plaçant nos cœurs dans cet élan de lumière, nous entendons, nous sentons, nous vibrons de la Vie du Ressuscité, comme un transistor qui peu à peu s’ajuste à la bonne fréquence. Dieu sensible au cœur disait le grand Newman.

Jésus se cache, il ne veut pas être vu, mais être cru. Dans le regard sans mémoire que porte Pierre sur les linges, le suaire, rien ne parle encore. Aucune preuve, aucun argument, pas même l’énigme scientifique du suaire de Turin qui concentre un faisceau d’indices stupéfiants de concordance avec le récit de la Passion, ne constituera jamais une preuve contraignante pour la raison de croire. La raison d’aimer Dieu c’est Dieu-même. Les mots, les signes, sont là pour préparer la rencontre; mais pour qui l’a vécue, l’évidence de l’absence est devenue l’écrin de la présence.

Christ est ressuscité désormais nous en sommes témoins !